L’accessibilité et le handicap, les grands oubliés de la campagne ?

Vingt-et-un ans après la loi Handicap, sa promesse d’accessibilité universelle n’est que partiellement accomplie. Alors que les communes et les intercommunalités sont chargées d’aménager la voirie, d’organiser les transports et de faire respecter les obligations d’accessibilité, la thématique se fait rare dans les programmes des candidats aux élections municipales des 15 et 22 mars. Pour y remédier, certaines personnes concernées partent à l’assaut des mairies.

« Avec ces poteaux sur le trottoir, impossible de se déplacer en fauteuil.» Lors d’un tour en voiture dans sa commune de Carvin (Pas-de-Calais), Pascaline Ruquois égrène les problèmes d’accessibilité. « Là, la place PMR n’est pas aux normes. Et ici, encore un conteneur à verre qui bloque le passage », note-t-elle encore avant de soupirer : « Mais cette fois, je ne me vois pas repasser 18 mois à batailler… »

Depuis une opération à la colonne vertébrale dans sa jeunesse, la retraitée de 67 ans a des difficultés à marcher et s’aide le plus souvent d’une canne ou d’un fauteuil pour se déplacer. Pour elle et sa sœur Dominique, 76 ans et malvoyante, sortir relève bien souvent du parcours du combattant.

Loin d’être résignées, les deux Carvinoises signalent et interpellent. Pascaline ouvre une valise remplie de classeurs, archive de leur mobilisation qui commence en 2008 avec le non-respect des places dédiées aux personnes à mobilité réduite (PMR). Si la ville affiche son volontarisme sur la question, les avancées se font souvent attendre. A l’image de l’ascenseur de la mairie dont la rénovation  – attendue depuis 2008 – n’a eu lieu qu’en 2023. Non sans que deux représentantes de l’APF (Association des paralysés de France) se retrouvent bloquées lors de leur venue en 2019. Chez les deux sœurs, elles aussi représentantes de l’APF depuis 2011, on sent un mélange de lassitude et de révolte. « On a l’impression que chez le maire, ça rentre par une oreille et ça ressort par l’autre », s’emporte Pascaline.

Pascaline Ruquois archive dans un classeur tous les problèmes d’accessibilités de sa commune – Axel Favrot

Des obligations légales, mais peu respectées

« Il n’y a aucune liste, aucun parti qui mette le sujet des personnes handicapées en avant », observe Pierre Leflon, longtemps représentant de l’APF dans les Hauts-de-France et formateur accessibilité au niveau national. À l’occasion du précédent scrutin municipal, en 2020, il avait envoyé des questionnaires à 20 candidats des principales communes du Boulonnais. Onze, à peine plus de la moitié, avaient répondu, toutes dans l’opposition à l’exception de celle du maire de Boulogne. « Il expliquait qu’il invitait tout le monde à venir lui faire des propositions dans sa permanence… sauf que celle-ci était inaccessible ! », ironise Pierre Leflon. Une expérience reproduite cette année sans beaucoup plus de succès puisque seules 5 listes sur les 13 contactées lui ont répondu à ce stade.

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Dans les programmes eux-mêmes, les propositions ne se bousculent pas. A Lille, parmi les principaux prétendants au beffroi, la question est présente dans les programmes, mais aucun n’élève la mise en accessibilité au rang de priorité.

En périphérie de la capitale des Flandres, la question semble plus présente. Le candidat EELV à Hellemmes, Simon Jamelin, met ainsi la mise en accessibilité des bâtiment en neuvième position de ses dix propositions phares. À Villeneuve-d’Ascq, Ugo Bernalicis (LFI) la place en cinquième position sur dix.  Tout comme la liste divers gauche de Sylvain Estager, soutenue par le maire sortant Gérard Caudron. Plusieurs vidéos mettent ainsi en avant le travail de son adjointe au handicap et à l’accessibilité, Lahanissa Madi, elle-même paraplégique.

A Villeneuve-d’Ascq, la liste du maire sortant mets en avant le travail de son adjointe à l’accessibilité (à gauche), et la liste d’Ugo Bernalicis met l’accessibilité en 5e position de ses priorités (à droite) – Captures d’écran Youtube et Villeneuve-d’Ascq Insoumise

Des exemples qui font figure d’exception, tant l’accessibilité est bien souvent le parent pauvre des programmes. Communes et intercommunalités sont pourtant en première ligne en la matière. Elles sont ainsi responsables de la mise en accessibilité de la voirie et du contrôle de l’accessibilité des établissements recevant du public (ERP).

Un objectif ambitieux

En France, l’accessibilité universelle pour les personnes handicapées est un objectif affiché dès 1975, et formalisé par la loi de 2005, qui fixait un délai de dix ans pour rendre accessibles l’ensemble des transports et des ERP. En 2025, malgré de nombreux reports de l’échéance, aucun de ces objectifs n’est pour le moment atteint, rappelait en février 2025 le défenseur des droits.

En plus des reports, les objectifs eux-mêmes ont été revus à la baisse. L’obligation d’accessibilité ne concerne en fait que les nouvelles constructions et rénovations. Ce qui peut donner lieu à des situations parfois paradoxales, voire ubuesques. « Comme ce passage piéton, non loin de la sous-préfecture de Boulogne-sur-mer, décrit Pierre Leflon. Il est adapté d’un côté parce que le trottoir a été refait, mais de l’autre, impossible pour un fauteuil de monter sur le trottoir. »

« Quand on parle d’accessibilité, si 95 % d’un parcours est bon mais qu’il y a une marche à la fin, alors il n’est pas bon », martèle Gérard Lambert, correspondant de l’association 60 millions de piétons dans la Métropole européenne de Lille (MEL) et militant à l’APF de longue date. 

Et même la rénovation n’est pas forcément synonyme d’un mieux. Habitant Roubaix, il prend l’exemple de l’avenue Delory. « Il y a une place PMR qui est de la bonne taille, donc tout à fait légale. Mais une jardinière sur le trottoir bloque les fauteuils ! » Une situation qu’il associe à un manque de concertation et de consultation. « Ce qui est désolant, c’est que cela aurait été évident rien que sur le plan pour une personne avertie », déplore-t-il. 

Un salut chez les élus handicapés ?

Ainsi les aménageurs pécheraient-ils par manque de connaissance sur les besoins des personnes handicapées. « Ça ne veut pas dire qu’il faut être en fauteuil roulant pour parler de handicap », nuance Gérard Lambert, lui-même valide, « mais cela n’empêche pas que ce sont des expériences qui sont difficiles à partager, et dont on ne se rend pas forcément compte quand on ne le vit pas au quotidien. »

Les élus handicapés seraient-ils meilleurs pour s’occuper de ces questions ? Dans la métropole lilloise, plusieurs adjoints ou conseillers à l’accessibilité et au handicap sont eux-mêmes concernés, tels que Lahanissa Madi à Villeneuve-d’Ascq ou Erick Cattez à Emmerin. Ce dernier, autre référent de l’APF dans le département, relate : « Actif dans la vie de la commune depuis toujours, la maire (Danièle Ponchaux, UDI) est venue me chercher en 2014 lorsqu’elle était candidate pour qu’on travaille dessus. Depuis, on a réussi à rendre accessible la mairie, ce qui était un vrai défi. » Après deux mandats, il se représente de nouveau cette année.

Mais ces élus sont rares. En 2025, le projet de recherche HandiPPolitique avait livré un décompte basé sur des recherches dans les journaux : entre 2020 et 2025, il ne dénombrait que 102 élus en situation de handicap en France. Parmi eux, 95 étaient des élus municipaux, soit moins de 0,2 % des 500 000 citoyens siégeant dans les conseils municipaux. Une proportion dix fois moindre que le nombre de personnes touchant l’Allocation adulte handicapé dans la population, qui ne comptent déjà que pour une partie des personnes non-valides.

« Le manque d’accessibilité général se répercute aussi sur l’accès à un mandat ou ne serait-ce que sur la possibilité de s’engager », commente Cyril Desjeux, qui a dirigé l’étude HandiPPolitique. « Jusqu’à peu, qu’un élu puisse être handicapé, cela restait un impensé, ajoute le sociologue et directeur scientifique de l’organisation Handéo. Mais depuis deux ou trois ans, on a des signes positifs avec la création de la fondation de l’association Les Elus sourds, l’APHPP (Association nationale pour la prise en compte du handicap dans les politiques publiques et privées) ou encore l’observatoire du validisme en politique. »

Le chercheur appelle cependant à ne pas réduire les élus handicapés à la seule question du handicap. 32 % des élus identifiés avaient une délégation liée au handicap, ce qui n’est donc pas le cas des 68 % restants. Un élu handicapé n’est pas forcément synonyme d’une meilleure prise en compte du handicap. Cyril Desjeux prend notamment le cas de deux députés : « A l’Assemblée nationale, on peut dire que le handicap de Sébastien Peytavie (élu Génération.s) a pu l’aider à mieux prendre en compte ces questions. Mais Damien Abad (ex-député Renaissance), qui a longtemps été à l’Assemblée, n’a rien fait sur le sujet. »

Une candidature symbolique

Lassées de s’exprimer en tant que simples citoyennes, Pascaline et Dominique Ruquois ont quant à elles décidé de se lancer dans l’aventure municipale. Le 15 mars prochain, elles figurent sur la liste « Carvin à venir », une liste « éco-citoyenne » menée par Laurent Dernoncourt, actuellement conseiller municipal dans la ville de Divion, dans le Béthunois. Une démarche « apolitique » affirme Dominique. 

Elles ne se voient pas nécessairement elles-mêmes élues ou adjointes. « On a demandé à être assez bas sur la liste, parce qu’avec nos problèmes de santé, on ne pourra pas être sur le terrain », explique Pascaline. Une participation surtout symbolique. Mais face au maire sortant, le socialiste Philippe Kemel,  élu depuis 2001, et le principal opposant RN, Arnaud de Rigné, elles espèrent tout de même que leur liste décroche la mairie. 

Axel Favrot

One thought on “L’accessibilité et le handicap, les grands oubliés de la campagne ?

  1. Très bon reportage qui exprime assez bien le ressenti des personnes en situation de handicap et notamment celles à mobilité réduite. Un grand merci à Axel pour son écoute. et sa disponibilité.
    Pascaline et Dominique RUQUOIS

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