Dans le fief historique de l’ancien maire et ministre de la Justice Gérald Darmanin, la candidature La France insoumise est plébiscitée par les habitants du quartier prioritaire de la Bourgogne, malgré un taux d’abstention très élevé.
L’équipe de huit colistiers et militants fait le circuit « toutes les semaines, voire tous les jours », depuis septembre 2024, assure Emilie Croës, tête de liste LFI, candidate à la mairie de Tourcoing. Ce jeudi 12 mars, les membres du mouvement insoumis sillonnent le quartier prioritaire Bourgogne, l’un des plus abstentionnistes de la ville – mais aussi celui où LFI fait les meilleurs scores. Le groupe insoumis de Tourcoing s’est recréé après les élections législatives de juillet 2024 : si Emilie Croës est alors désabusée par les faibles répercussions du scrutin, elle se laisse convaincre par son actuel deuxième de liste, Dalil Diab, de poursuivre la mobilisation dans leur ville. Lui, du haut de ses 29 ans, s’est engagé comme candidat avec la volonté « de faire quelque chose de concret ». Un sacré cap pour celui qui n’avait pas voté aux dernières élections municipales de 2020.
Malgré un climat national hostile au parti, qui se ressent « surtout de la part de la majorité et sur les réseaux sociaux », selon Emilie Croës, dans les rues de Tourcoing, les gens ouvrent volontiers leur porte. « Ils ne sont pas bêtes, ils voient bien que c’est trop gros cette diabolisation », affirme la candidate. Au fil des petites maisons de briques rouges, ses échanges avec les Tourquennois rappellent aussi que loin du tumulte médiatique, leurs véritables problématiques sont celles du logement et du pouvoir d’achat.
« On ne vote pas nous »
À l’entrée du quartier Bourgogne, un homme d’une quarantaine d’années ouvre la porte à quelques membres de l’équipe, qui lui enjoignent d’aller voter. « C’est ce que nous faisons toujours », répond celui-ci, avant d’ajouter que s’il n’est « pas d’accord avec 90 % des idées » portées par les insoumis, le parti « est le moins pire de tous ». « Les gens sont contents d’avoir une liste LFI ici », abonde Jacqueline Becker, co-listière. « Ils nous parlent des problèmes de racisme, de clientélisme… » Mais derrière les sourires polis et les bavardages avec des Tourquennois déjà convaincus, la majorité des habitants du quartier Bourgogne se sentent complètement éloignés de la politique.
Lire aussi : À Tourcoing, une gauche divisée veut reprendre la ville à Doriane Bécue et Gérald Darmanin
« Il n’y a pas de changement, on est déjà dans la merde bien profond », rit un père de famille, avant de refermer sa porte d’entrée. Une réaction à l’instar de cette quinquagénaire, en train de sortir les poubelles : « Voter ? Mais à chaque fois rien ne se passe ! Le logement, il n’y a rien pour nous ! ». Une perche tendue aux militants pour dérouler leur programme sur l’habitation, qui figure en première position des tracts violets distribués dans le quartier. Les insoumis veulent instaurer un observatoire du logement, pour dresser un inventaire de la situation : état de salubrité, logement vacant, sans-abrisme… Une réponse à l’une des thématiques prioritaires du quartier, plombée par une promesse de renouvellement urbain pour 2025 qui a pris du retard. Plusieurs habitants attendent depuis des années les travaux promis par ce projet porté par la métropole et la Ville, qui prévoit la réhabilitation de 809 logements, plus de 900 démolitions, et un « désenclavement » du quartier par les routes alentour.
« On ne vote pas nous, c’est toujours la même chose, ça ne m’intéresse pas, ça sert à rien ! Que ce soit la droite ou la gauche c’est tous les mêmes », houspille un habitant face aux militants. « Mais les riches votent, les vieux votent, et les racistes votent », lui rétorque Dalil Diab, engageant une conversation de quelques minutes, qui finira par arracher un sourire à l’électeur contrarié. Une preuve « que les gens ne sont pas tous résignés », sourit Emilie Croës. « Un de nos grands axes, c’est justement de remettre de la vie dans le quartier, en créant de nouveaux centres sociaux et des structures collectives, car les quartiers meurent », poursuit la candidate. Avant, la Bourgogne, « c’était une ville dans la ville, il y avait de la vie », soupire sa co-listière Jacqueline Becker, remarquant trois enfants qui jouent au ballon sur un parking désaffecté.
Gérald Darmanin, « jamais là », depuis qu’il a été élu
L’enjeu des élections municipales à Tourcoing est aussi national : la ville est le fief de l’actuel ministre de la Justice Gérald Darmanin, qui a occupé le siège d’édile en 2014, et celui-ci est deuxième sur la liste de la maire sortante Doriane Bécue. « C’est pas le seul à avoir été élu, et depuis il n’est jamais là ! C’est notre fief à nous aussi », évacue Emilie Croës. « Sa présence peut rassurer mais les discours changent, il y a un bilan sur 12 ans. Darmanin maintenant c’est aussi Macron et les gens ne le supportent plus », détaille la candidate. Sur la perspective d’une alliance au second tour avec une autre liste, elle évoque « une évidence » car « on n’est pas inconscient ! ».
Face à la candidature divers droite de Doriane Bécue et celle du Rassemblement national, les quatre listes de gauche – LFI, écolos, divers gauche et Lutte ouvrière – pourraient ainsi unir leurs forces, et leurs voix. « On a écrit que la gauche partait désunie, mais c’était bien d’avoir chacun son identité. Si on avait pas le groupe LFI, plein de gens ne seraient pas allés aux urnes », croit savoir la candidate.
Emilia Spada

