« Maintenant, je suis plus aux aguets » : à Lille, la violence décomplexée de l’extrême droite inquiète

À quelques semaines des élections municipales, plusieurs lieux associatifs lillois ont été la cible d’attaques de l’extrême droite. Puis, des permanences ou des meetings LFI ont été attaqués. Une montée en violence qui inquiète les locaux, les élus et les militant·es de terrain.

Un trou béant dans la vitrine de la façade, causé par le jet d’un poids de musculation griffonné de croix celtiques. C’est dans cet état qu’a été retrouvé le centre LGBT de Lille, le J’en suis j’y reste, le matin du samedi 7 février. Dans la nuit, plusieurs autres lieux du quartier Moulins avaient été ciblés, couverts de croix celtiques à la peinture blanche.

Ces évènements se produisent alors même que la ville bénéficiait d’une certaine accalmie dans ce type de violences, ces deux dernières années. Et pour cause : la fermeture en 2024 du bar privé La Citadelle, repaire des fascistes et néonazis nordistes, représenté par Aurélien Verhassel, militant identitaire Lillois, ancien candidat UNI aux élections du Crous en 2016. Un documentaire tourné par des journalistes d’Al-Jazeera infiltrés dans le bar, en 2018, avait notamment révélé la planification, par un membre du local, d’un attentat au camion-bélier sur le marché de Wazemmes à Lille. Le bar était également connu pour être le QG du groupuscule Génération identitaire à Lille, dissout en 2021 et refondé à Lille sous le nom de Nouvelle Droite, un groupuscule comptant une vingtaine de membres actifs, nommé selon un courant de pensée néofasciste des années 70.

Depuis la fermeture du bar, il y a deux ans, Lille semblait s’être remise de cette situation délétère, un apaisement que viennent remettre en question les évènements de ces dernières semaines.

La crainte de toujours plus de violences

Depuis un mois et demi, les violences de l’extrême droite se multiplient à nouveau à Lille. Le centre LGBT a subi deux attaques contre son local. Le local de la CNT (Confédération nationale du travail, syndicat de gauche anarchiste), à Moulins, a été dégradé à plusieurs reprises, et une agression ciblée a même eu lieu au Centre culturel libertaire, lors d’une soirée de levée de fonds, le 15 janvier.

Face à ces violences, les habitants ne cachent pas leur crainte d’être à nouveau la cible de l’extrême droite. Thierry1, derrière le comptoir du Lyautey, l’un des lieux visés début février, soupire : « Ce n’est pas la première fois que ça arrive, et sûrement pas la dernière. » Le bar, dont le comptoir et la porte sont couverts de stickers antifascistes, avait déjà été la cible de l’extrême droite il y a quelques années. Malgré des tweets de soutien de la part du maire socialiste, Arnaud Deslandes, et du député insoumis Aurélien Le Coq, Thierry déplore une absence de réponses claires à ces violences. Klem1, qui fréquente le CCL et la CNT depuis 2023, partage ce ressenti. « Les réponses sont inexistantes de la part des politiques, mais on s’y attendait. On reçoit plein de soutien de personnes qui ne sont pas des politicards. Mais de la part des pouvoirs publics, que dalle. » Au contraire, iel dénonce une complaisance des autorités envers les militants d’extrême droite, après la décision de détourner le parcours d’une manifestation hebdomadaire du Comité des sans-papiers (CSP59) en raison d’une manifestation en hommage à Quentin Deranque, militant néo-nazi tué à Lyon lors d’affrontements avec des antifascistes.

La façade du Lyautey, à Lille, le 8 février 2026. DR

Béatrice1, habituée du J’en suis j’y reste depuis 3 ans, était une des premières à constater les dégradations de début février. « C’est un niveau de violence jamais atteint. On a déjà eu des conflits de voisinage, mais cette fois, ce sont des actes politiquement revendiqués. Le centre existe depuis 1998 et c’est la première fois qu’il fait l’objet de ce genre d’attaques. » Des attaques qui pourraient se renouveler, d’autant plus que l’extrême droite ne se cache plus à Lille. Le samedi 7 février, une centaine de militants d’extrême-droite organisaient ainsi un rassemblement sur la place de la République, sous protection des autorités. Un évènement maintenu alors même que le centre LGBT avait été attaqué la nuit précédente. « J’ai peur que ce genre d’attaque se reproduise, parce que le contexte politique est favorable à ces violences politiques d’extrême droite », soupire Béatrice, inquiète.

Mais face à la violence toujours décomplexée, toutes et tous revendiquent ne pas changer substantiellement leurs habitudes et la façon dont iels fréquentent les lieux visés par l’extrême droite. Thierry assume d’être « plus vigilant, mais sans changement de fond » et ne pas donner de consignes particulières aux clients et clientes du bar. Un point sur lequel le rejoint Klem : « Maintenant, je suis plus aux aguets, sur la défensive… mais je n’y vais pas moins souvent qu’avant, sinon, les fafs [fascistes NDLR] ont gagné. »

Un refus de laisser l’extrême droite gagner que rejoignent également les militants de terrain. Entre deux collages d’affiches pour la candidate LFI Lahouaria Addouche, Marius1, militant insoumis à Lille, assume ne s’être « jamais senti en insécurité » depuis la reprise des violences d’extrême droite. Une sécurité permise notamment « grâce au service d’ordre », un sentiment sur lequel le rejoignent ses trois camarades, qui reconnaissent tout de même avoir revu quelques habitudes. Sur les actions militantes, « j’avais un gros manteau un peu reconnaissable que j’ai rapidement changé pour une doudoune noire, pour ne pas être reconnu dans la rue », admet Pierre1 en chargeant des affiches dans le coffre de sa voiture. Ce soir-là, en croisant des militants du candidat LR Louis Delemer, qui campent devant un panneau d’affichage devant un bar, la tension monte un peu, mais reste contenue par les militants insoumis. « On tente d’apaiser », revendique Joris1, accompagné par un sourire rassurant de Marius, « ils sont alcoolisés, ils font leur petit GI Joe ». Les quatre rappellent que la désescalade reste la meilleure des sécurités face aux potentielles violences.

En collage avec des militants de la France insoumise, à Lille, le 13 mars 2026. ALICE GOSSELIN POUR L’ESJ

Un basculement depuis la mort de Quentin Deranque ?

Le 14 février à Lyon, un militant néo-nazi violent, Quentin Deranque, décède à la suite d’une bagarre avec des militants antifascistes. Cet évènement apparaît comme le produit direct de la doctrine de montée en violence de l’extrême droite, qui peut aller jusqu’à tendre des embuscades aux groupes de gauche pour pousser à la bagarre, comme l’a récemment révélé L’Humanité.

C’est ainsi dans un esprit revanchard que l’extrême droite a mené ces dernières semaines plusieurs actions violentes contre La France insoumise dans le Nord. Tout d’abord en taguant la permanence du député Aurélien Le Coq dans la nuit du 13 au 14 février, puis en attaquant brutalement le meeting du maire LFI de Faches-Thumesnil, Patrick Proisy, le vendredi 6 mars. Une attaque directe sur un élu local qui a valu à cinq membres du groupuscule Nouvelle Droite d’être placés en garde à vue dans les jours qui suivent. Le mouvement de gauche a également été la cible du dépôt d’un colis suspect devant son local lillois le 2 mars, le même jour que l’alerte à la bombe dans son siège parisien. Une action non revendiquée à ce jour et perçue par le député Aurélien Le Coq comme « une tentative d’intimidation à la veille du scrutin », le colis contenant du purin ainsi que des photos ensanglantées de lui-même et de la candidate insoumise à la mairie de Lille, Lahouaria Addouche.

Aurélien Le Coq a son propre avis sur l’importance de la mort de Quentin Deranque dans les attaques que lui et les membres de son mouvement ont subies. « Ce n’est pas l’évènement de Lyon qui déclenche quelque chose, il est compris dans une fascisation progressive et une radicalisation de l’extrême droite partout en France », explique le député. Un point sur lequel le rejoint Patrick Proisy, qui avait déjà fait face à des tentatives d’intimidations lors de l’accueil de mineurs isolés à la mairie. « Maintenant, quand on fait du porte-à-porte, on essaye d’être quatre ou cinq, pas d’être à deux. Et puis quand on colle les affiches, on le fait à deux, à trois, on le fait plus jamais tout seul », explique le maire.

Des menaces qui forcent aussi les militants lillois à changer leur habitudes pour se protéger. « Je ne me déplace plus jamais seul en dehors de chez moi, je suis toujours accompagné par des militants et par des membres du service d’ordre », assume Aurélien Le Coq, qui donne les mêmes consignes de sécurité à ses militants. Des plaintes sont désormais déposées systématiquement après les violences. « Il ne faut pas que Lille devienne Lyon », conclut le député.

Le poid lancé à travers la vitrine du J’en Suis J’y Reste, à Lille, le 9 février 2026. DR

Si à Lille, l’extrême droite institutionnelle reste encore faible, et que la violence des groupuscules n’atteint pas encore le niveau de la capitale des Gaules, les élus et militant·es ne sont pas dupes quant au fait que les attaques frontales généralisées ne sont que l’étape suivante après les tags, caillassages de vitrines et agressions ciblées. Une montée en violence stratégique pour ces groupes qui fantasment la guerre civile et le « clash civilisationnel ».

1 Pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été modifiés.

Contactés, ni le groupuscule Nouvelle Droite ni le candidat RN à Lille, Mathieu Valet, n’ont souhaité répondre à nos questions.

Alice Gosselin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *