Crèches municipales, départs en voyage pour les familles les moins favorisées, cinémas de quartier : dans des territoires sinistrés par la désindustrialisation, où le RN a réalisé aux derniers scrutins nationaux des scores historiques, les derniers maires communistes défendent une politique du quotidien héritée de l’après-guerre. Ce week-end, ils tenteront à nouveau de convaincre.
Il fut un temps où la carte du Nord-Pas-de-Calais se lisait comme un atlas du mouvement ouvrier. Valenciennes, Denain, Lens, Douai, Hénin-Beaumont : dans l’entre-deux-guerres, puis surtout après la Libération, les mairies de la région industrielle tombent une à une dans l’escarcelle du Parti communiste français (PCF), qui a su exploiter les grands collectifs tissés par des syndicats forts et des associations d’entraide entre travailleurs.
À Avion, les communistes conquièrent la mairie dès 1935. À Raismes et Waziers, l’après-guerre installe des maires rouges qui gouverneront sans interruption pendant plus de cinquante ans, selon une recette éprouvée : construction massive de HLM, augmentation des capacités des crèches, tissu associatif entretenu avec soin, voyages organisés pour les seniors, colonies de vacances pour les enfants… Une politique du quotidien qui fait de ces mairies communistes de véritables institutions de bien-être populaire.
Lire aussi : À Douai, le maire Frédéric Chéreau peut-il survivre à l’éclatement de la gauche ?
« Les villes rouges ont été des laboratoires d’innovation sociale et politique, explique Emmanuel Bellanger, historien, dans un entretien à Libération. Elles devaient être les vitrines du communisme et une contre-société annonciatrice de la conquête du pouvoir. » Mais depuis les années 1980 et l’effondrement industriel de la région, le communisme recule. Dans le Nord et dans le Pas-de-Calais, le taux de chômage était respectivement 2,5 et 1,1 points au-dessus de la moyenne nationale de 8,6 % au troisième trimestre 2025. Aux élections municipales de 2014, le PCF a perdu plusieurs bastions régionaux comme Fourmies, Lallaing ou Aniche. En 2020, l’érosion marque le pas, mais les communistes laissent encore quelques communes à des maires socialistes ou au Rassemblement national (RN).
Aujourd’hui, quelques villes de la région font subsister l’héritage du communisme municipal, dans un paysage radicalement différent de celui qui a vu naître cette manière de gouverner à l’échelle locale, et où le RN réalise des scores historiques aux élections nationales.
Saint-Amand-les-Eaux, bastion communiste de Fabien Roussel
Avec ses 16 000 habitants, la station thermale est la plus grande ville communiste du Nord, et sans doute la plus symbolique à l’approche du premier tour des élections municipales. Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, y joue une partie de son avenir politique. Ancien député de la circonscription défait dès le premier tour des élections législatives anticipées de 2024 par le candidat RN Guillaume Florquin, l’ancien candidat à la présidence de la République brigue sa réélection, après avoir hérité de l’écharpe de maire en janvier 2025.
Son prédécesseur, Alain Bocquet, fut un proche de Georges Marchais. Une de ses réalisations en tant que maire de Saint-Amand de 1995 à 2025 : avoir convaincu en 2006 le laboratoire pharmaceutique britannique GSK d’installer un site dans sa commune, avec à la clé la création de 1 000 emplois sur le territoire. Cela n’a toutefois pas permis d’endiguer un chômage persistant, deux fois plus important que dans le reste du pays, selon les dernières données disponibles.
Lire aussi : Fabien Roussel peut-il surnager à Saint-Amand-les-Eaux ?
Pour convaincre les votants sur son territoire sinistré, Fabien Roussel met en avant la continuité avec l’action d’Alain Bocquet, activant notamment le thème de la politique familiale, typique de l’action communiste municipale : « nombreuses places en crèche », « gratuité des fournitures scolaires », organisation de « sorties intergénérationnelles » figurent en bonne place sur le tract de déclaration de candidature de sa liste, « Saint-Amand au coeur ».
Malgré ces efforts pour présenter sous un jour positif le bilan de sa première année comme maire, les 41,6 % du RN, arrivé en tête dans sa commune aux élections législatives de 2024, et la concurrence de la liste citoyenne d’Eric Renaud, ex-communiste qui revendique aujourd’hui son « indépendance des partis », peuvent faire douter le maire-candidat. Contrairement à l’élection municipale de 2020, un seul homme se présente au nom de la droite et de l’extrême droite regroupées. Eric Castelain pose avec Guillaume Florquin sur ses affiches et espère bénéficier du vote des électeurs RN de 2024.
90 années de PCF à Avion
Avion, 17 500 habitants, est située entre Lens et Hénin-Beaumont et dirigée par le PCF depuis 1935. Sa mairie, construite dans les années 1960 et 1970, affiche le style fonctionnaliste propre aux infrastructures communistes.
Jean-Marc Tellier, fils de mineur, maire d’Avion de 2009 à 2023, signe en 2021 un arrêté municipal interdisant aux fournisseurs d’énergie de couper l’alimentation aux foyers en difficulté. Dans sa commune, le taux de pauvreté est deux fois supérieur à la moyenne nationale. Ce geste de résistance, bien que juridiquement fragile, fait le tour de la presse nationale. Porté par la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), l’élu devient député en 2022 avec 71 petites voix d’avance sur le candidat RN. Une victoire célébrée comme un miracle.
Mais le miracle fait long feu, et en 2024, après la dissolution, le maire perd son siège au premier tour. Le RN installe Bruno Clavet dans la circonscription du bassin minier. Dans sa commune, Jean-Marc Tellier arrive en tête d’une maigre avance de 86 voix sur son rival d’extrême droite.

Pour les municipales 2026, Jean Létoquart, actuel maire, qui a succédé à Jean-Marc Tellier lors de son élection comme député, veut être reconduit par les Avionnais face à la liste RN de Joël Bernard et la liste La France insoumise (LFI) de Hassan Mammadi. Son projet de réseau de chaleur alimenté par le grisou, ce gaz minier accumulé dans des galeries souterraines, illustre ce que le communisme municipal peut encore signifier dans ce territoire. Il doit chauffer à moindre coût à partir de 2026 les infrastructures principales de la ville : piscine, médiathèque, collèges, et les logements de 4 500 habitants.
« Avion, c’était un village agricole de 800 habitants, puis c’est devenu une ville minière qui a compté jusqu’à 24 000 habitants, raconte Jean Létoquart sur ICI Nord. Quand les mines ont décidé de fermer, elles nous ont laissé les bras ballants, elles ont déserté et nous ont laissé les difficultés de la désindustrialisation du territoire. Le fait que ce grisou puisse maintenant chauffer et sécuriser les finances des habitants, c’est une belle revanche pour nous. »
Dans le quartier prioritaire de la République où doit être installé le nouveau réseau, en dépit de la forte présence associative et militante communiste, le RN a fait les meilleurs scores de son histoire aux législatives de 2024.
La politique culturelle communiste à Aulnoye-Aymeries
Bernard Baudoux, 77 ans, est maire d’Aulnoye-Aymeries depuis 1995. Le communiste est en campagne pour un sixième mandat dans la commune de 8 500 habitants de l’Avesnois. Une des mesures phare de son programme est le projet de construction d’un cinéma de six salles en centre-ville, dont l’ouverture est attendue pour 2026. Les travaux représentent à eux seuls un investissement de plus de 5 millions d’euros, une dépense décriée par la candidate d’extrême droite Valérie Henry, qui demande une révision des priorités pour les finances de la ville.
Lire aussi : Dans le bassin minier, les mairies RN mettent la culture au pas
« La culture est pour nous un outil pour transformer le territoire », se défend Bernard Baudoux, dans la droite ligne de la tradition municipale communiste, fondée aussi sur l’accessibilité de l’offre culturelle au plus grand nombre. Le projet inclut des « prix attractifs », à 5,50 euros par ticket. La volonté de démocratiser la culture se retrouve également dans les tarifs des activités artistiques proposées par la ville. « 11 euros pour un trimestre au conservatoire : cherchez une ville où vous avez cela », se félicitait le maire dans une des dernières allocutions publiques de sa campagne.
En face de lui, la liste de Valérie Henry, sur laquelle figure le député RN Michaël Taverne, et la liste sans étiquette conduite par Isabelle Mairiaux. Les deux opposantes promettent une rupture. Mais avec 69 % des voix obtenus en 2020, la majorité communiste reste confiante.
L’héritage disputé de la tragédie de Courrières à Billy-Montigny
Le 10 mars 1906, l’explosion de la mine de Courrières tue 1 099 ouvriers à Billy-Montigny. La catastrophe la plus meurtrière de l’histoire minière européenne est inscrite dans l’identité de la commune de 8 000 habitants, où la gauche a trouvé un terrain fertile après-guerre.
Le communiste Otello Troni, cadre du logement social, dirige la ville de 1977 à la fin des années 1990. Son fils Bruno lui succède et siège encore aujourd’hui, réélu en 2020 avec 64 % des suffrages. En pleine campagne pour un cinquième mandat, le maire a participé aux célébrations de l’hommage à la tragédie de Courrières. Sur les photos publiées par la mairie pour l’événement, on le voit, visage grave, entouré de collégiens au foulard rouge noué autour du cou. « Un bel hommage qui, 120 ans après, nous rappelle l’importance de partager et de préserver l’histoire de notre territoire », écrit la mairie.

Billy-Montigny illustre de manière spectaculaire la rupture entre les niveaux local et national que l’on retrouve dans nombre de communes de la région : lors des législatives de 2024, la commune a voté à 59 % pour le candidat RN au premier tour, soit sept points de plus que la moyenne de la circonscription. La ville, qui vote pour un maire communiste depuis près de 50 ans, envoie Bruno Clavet à l’Assemblée.
Pour les municipales 2026, Bruno Troni se représente face à la liste « divers gauche » et celle du jeune Yanis Gaudillat du RN. Sur ses réseaux sociaux, le jeune candidat du parti d’extrême droite publiait mercredi 11 mars une vidéo générée par intelligence artificielle en hommage aux personnes décédées dans la tragédie de Courrières, comme un symbole de la récupération de l’héritage ouvrier par le parti lepéniste, à l’œuvre dans toute la région.
Astrid Bulot

