Dans le bassin minier, les mairies RN mettent la culture au pas

A Hénin-Beaumont et Bruay-la-Buissière, les mairies RN assument la réorientation de leur politique culturelle : plusieurs structures ont été passées sous pavillon municipal, obligeant les acteurs du secteur à composer avec le programme de l’extrême-droite. 

Deux villes aux mains du Rassemblement national qui détricotent peu à peu la politique culturelle de leur commune. Indice d’un projet politique coordonné entre Hénin-Beaumont et Bruay-la-Buissière : la signature d’une convention d’achat groupé sur les marchés publics, liant les deux communes et leur offre en matière de culture. A Hénin-Beaumont, fief du premier parti d’extrême-droite, David Noël, professeur d’histoire et président de la section locale de la Ligue des droits de l’homme, a senti le vent tourner dès l’arrivée de Steeve Briois à la mairie, en 2014. « A l’époque, j’étais dans l’opposition, mais aussi au conseil d’administration du théâtre associatif l’Escapade. Le maire dénonçait déjà la culture gauchiste de sa programmation », relate-t-il. Un point de crispation qui aura atteint son climax en janvier 2025 : profitant de dissensions internes impliquant l’ancien directeur du théâtre, la municipalité récupère la gestion du lieu et coupe les subventions de l’association.

C’en est ainsi fini du lieu historique né en 1991, sous l’ancienne municipalité communiste, et de son créneau bien défini, celui des artistes émergents : l’association Escapade est depuis devenue l’Escapade sans les murs, une manière de continuer à exister sans sacrifier son indépendance et sa gestion associative. Au sein de la structure municipale qui a conservé son ancien nom, on fait savoir « que personne ne parlera » sans l’aval de la mairie. Une omerta qui doit beaucoup au climat de tension instauré par les équipes de Steeve Briois : dans les colonnes de Libération, un ancien directeur se souvient de messages désapprobateurs envoyés par l’ancien adjoint à la culture et sénateur RN Christopher Szczurek, après la venue du groupe Sinsemilia pour le 50e anniversaire de l’Escapade, en 2019. Dans leur répertoire, la chanson antifasciste La Flamme, aurait déplu. Sollicité, Christopher Szcurek a décliné nos demandes d’entretien. 

Face à ces offensives, les villes alentour ont fait preuve de solidarité, accueillant les spectacles déprogrammés au pied levé au sein de leurs propres structures, tels que le Majestic à Carvin, ou la Gare à Méricourt. Malgré l’indignation du personnel de lEscapade, et les nombreux messages de soutien reçus par les habitants, Steeve Briois « fanfaronne sur le fait que les salles sont toujours pleines depuis que la mairie en a récupéré la gestion », déplore David Noël. Une affirmation qui n’est pas fausse, mais qui doit beaucoup « aux réseaux pro-municipalités », notamment les associations de personnes âgées, qui plébiscitent leur maire. Soit « une clientèle un peu captive de la municipalité », résume le professeur d’histoire, indiquant aussi « qu’une partie de la population n’a évidemment pas du tout suivi » l’affaire. Et de rappeler que même si elle continue ses activités à Hénin-Beaumont, la Ligue des droits de l’homme s’est aussi vu retirer par Steeve Briois le local municipal qu’elle occupait à titre gracieux, au motif qu’elle menait « des activités politiques ». La mairie d’Hénin-Beaumont n’a pas donné suite à nos propositions d’entretien.

Lire aussi : L’accessibilité et le handicap, les grands oubliés de la campagne ?

Une fiction catholique pour remplacer un documentaire sur la Palestine

Dans la commune voisine de Bruay-la-Buissière, c’est le cinéma Les Étoiles qui a cristallisé les tensions. Classé art et essai, le complexe est lui aussi passé sous pavillon municipal en septembre 2025 : un changement de gouvernance qui s’est aussitôt répercuté sur sa programmation. Le même mois, le documentaire Put Your Soul on Your Hand and Walk devait être projeté, racontant le quotidien de la photographe palestinienne Fatma Hassona à Gaza, tuée par un bombardement de l’armée israélienne en avril 2025. C’était sans compter le veto apposé par la municipalité, qui a fait retirer le film. Un épisode suivi de la mise à l’affiche très encouragée du film Sacré-Cœur, le maire RN Ludovic Pajot annonçant lui-même sur son compte Facebook la programmation de ce « docu-fiction » catholique, largement promu par les médias Bolloré. 

Historiquement de gauche, l’ex-ville minière de 22 100 habitants est devenue en 2020 une des deux villes RN de la région. Depuis l’arrivée de Ludovic Pajot, déjà député RN du Pas-de-Calais, la culture a disparu des organigrammes. L’édile a placardisé toutes les anciennes équipes municipales, mettant l’un de ses collaborateurs, Robert Mille, à la supervision de la politique culturelle. Mais, en février 2024, l’homme a été écarté et son poste tout bonnement supprimé, au motif « qu’il ne venait plus en mairie », Ludovic Pajot assurant qu’ « il n’y avait pas eu d’élément déclencheur ». Depuis, Bruay-la-Buissière n’a plus d’adjoint à la culture. En remplacement, Doriane Viard, ancienne conseillère à Hénin-Beaumont, a été nommée responsable du « pôle événementiel ».  Celle que plusieurs témoins interrogés par Mediapart surnomment « la fossoyeuse » a opéré une refonte totale de l’offre culturelle, en organisant dès 2021, comme à Hénin-Beaumont, une élection de Miss. Un événement voulu par le maire, qui aurait soi-disant été contacté par le comité Miss France. Ce revirement est pleinement assumé par la mairie RN, qui taclait dans son journal municipal de juillet-août l’ancienne offre en la matière, la qualifiant d’« élitiste » et expliquant qu’elle « ne remplissait pas les salles et ne fonctionnait que pour une poignée d’habitués ». En septembre 2023, le seul centre socioculturel de la ville avait déjà fermé ses portes, faute de subventions, celles-ci ayant été coupées six mois plus tôt par les équipes de Ludovic Pajot. Contactés, ni le cinéma Les Étoiles ni la municipalité de Bruay-la-Buissière n’ont répondu à nos sollicitations.

Exacerber « une certaine vision de l’identité française »

« A l’heure actuelle, le RN est moins un parti qui verse dans une mise au pas autoritaire de la culture qu’un parti qui essaye de donner un visage rassurant aux acteurs culturels. L’extrême-droite était beaucoup plus interventionniste dans les années 90 que ce qu’elle est maintenant, juge Damien Dusseaux, chargé des études et observations chez l’association culturelle Haute Fidélité. Cela n’empêche pas qu’il y ait des cas de figure comme à Hénin-Beaumont avec des reprises en main très brutales, des équipes artistiques en conflit avec certains pouvoirs locaux, et une tendance à l’autocensure des acteurs culturels… » Sur la question des subventions, le spécialiste indique que la politique culturelle du RN s’inscrit dans un contexte global des baisses des budgets, ciblant particulièrement les secteurs culturels et associatifs. Pour autant, « il ne faut pas oublier que les acteurs du RN font des choix esthétiques très clairs, avec une mise en avant moindre du rap ou des initiatives de culture populaire. Il y a aussi l’idée d’exacerber une certaine vision de l’identité française », pointe encore Damien Dusseaux.  

Restant optimiste quant aux élections à venir à Hénin-Beaumont, David Noël veut quant à lui croire aux actions de sensibilisation et de mobilisation menées avec différents collectifs antifascistes de la région. Conférence débat sur la thématique de l’extrême-droite et l’histoire scolaire, réunions publiques…. autant de manifestations qui, il l’espère, doivent « semer des graines », pour que « le temps de l’alternance politique arrive ».  

Emilia Spada

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *