Comment les municipales dans le Nord redessinent-elles le clivage gauche-droite ?

A Roubaix, Dunkerque et Tourcoing, les candidats à la mairie, qu’ils soient de gauche ou de droite, ont adopté des stratégies qui révèlent les mutations de la bipolarisation traditionnelle. Dans ces trois villes historiquement ouvrières, trois configurations politiques réinventent l’opposition gauche-droite.

A soixante-dix kilomètres de distance, le 23 mars, deux villes du Nord se réveilleront sans doute avec des maires de gauche qui ne se serreraient probablement pas la main. A Dunkerque, Patrice Vergriete, ex-socialiste et ex-ministre d’Emmanuel Macron, a été réélu dès le premier tour, le 15 mars, à la tête d’un attelage hétéroclite de partis, du Parti communiste français (PCF) aux Républicains (LR) en passant par le Parti socialiste (PS). A Roubaix, David Guiraud, député LFI, en ballotage très favorable, tentera dimanche de l’emporter grâce à sa popularité dans les quartiers les plus populaires. Entre les deux, Tourcoing a offert une troisième approche, celle d’une droite qui gagne parce que la gauche ne se démarque pas au niveau local.

« Quelle bipolarisation ? »

La nouvelle conception des clivages traditionnels remonte au moment de bascule des élections législatives de juin 2024. Quelques jours après cette annonce, Gérard Grunberg, politologue, directeur de recherche émérite au CNRS, publiait sur le site du think tank Telos une analyse intitulée « Quelle bipolarisation ? ». Il y démontrait que la dissolution laissait place à une nouvelle opposition gauche-droite. Est-ce la même que celle qui précédait le gouvernement de 2017 ? « Ce serait une grave erreur de le penser », assure le politologue.

La différence tient dans l’évolution des rapports de force brutaux entre les pôles et l’éclatement du bloc de gauche. Le recul de LFI en est l’un des signes : aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon n’apparaît plus comme un fédérateur mais « au contraire comme un diviseur ». Parallèlement, le Rassemblement national poursuit son œuvre de dédiabolisation et renforce sa présence sur la scène locale en espérant qu’elle lui ouvrira les portes de l’Elysée.

L’émiettement du bloc de gauche lui offre un marchepied, comme l’explique Gérard Grunberg : « En refusant d’envisager de gouverner aussi bien avec LFI qu’avec le centre, dirigeants et sympathisants socialistes provoquent le blocage du système et laissent comme seule option possible celle d’un gouvernement d’extrême-droite. » Pour débloquer le système, une option demeure : s’allier avec un large éventail de candidats, à l’exclusion du RN et LFI. Dunkerque en offre une illustration parfaite, dans des élections municipales qui passent pour des laboratoires d’unions inédites .

À Dunkerque, l’étonnante fédération

Dans la commune portuaire, le ralliement des électeurs ne se fait pas autour d’un parti fort et identifié, mais autour d’un maire sortant rassembleur, Patrice Vergriete. Fils d’ouvrier, cet ancien socialiste a soutenu Emmanuel Macron dès 2018 et, sans adhérer à Renaissance, il en partage les opinions. Il ne se réclame d’aucune liste mais fédère le PCF, LR et le PS autour de lui pour sa campagne aux municipales de 2026. Le chef de file LR, Charles Neuquelman, reconnaît que son bilan de maire est « manifestement une réussite » et que « la droite dunkerquoise se retrouve dans de nombreuses priorités de son programme ».

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Patrice Vergriete devant le port de Dunkerque. CRÉDITS : DR

« On observe une dévalorisation des étiquettes politiques au niveau local et un affaiblissement des partis qui les a conduits à se ranger derrière Vergriete, analysait Tristan Haute avant le premier tour. C’est aussi un ralliement autour du drapeau du potentiel vainqueur dans une dynamique où il y a une peur de la victoire du RN. »

A Roubaix, la gauche disloquée

A la suite du premier tour des municipales à Roubaix, David Guiraud, tête de liste de la France insoumise, est arrivé en tête avec 46,6 % des voix. Ce résultat le place loin devant le maire sortant Alexandre Garcin (DVD, 20,1 %), le candidat divers gauche Karim Amrouni (16,8 %) et la RN Céline Sayah (11,9 %). La ville, qui est marquée par un taux de pauvreté de 46 %, a longtemps été administrée par la gauche avant de basculer à droite en 2014.

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David Guiraud à Roubaux le 17 avril 2024. PHOTOGRAPHE POUR L’ESJ : ALICE GOSSELIN

La candidature de David Guiraud illustre la fragmentation de la gauche qui se voulait unie au sein du Nouveau Front populaire : les socialistes et écologistes locaux ont appris l’entrée en lice du député insoumis dans La Voix du Nord. Quelques jours plus tard, les deux partis publiaient des lettres ouvertes amères. « En imposant ta candidature comme préalable à toute discussion, tu ne respectes ni l’esprit du Nouveau Front populaire que tu feins d’appeler de tes vœux, ni les partenaires politiques dont tu réclames le soutien, tu fais le choix d’une aventure solitaire au service de ton ambition », tançaient les socialistes.

LFI sur le terrain

A Roubaix, LFI tente de séduire localement un électorat qui avait placé Jean-Luc Mélenchon en tête du premier tour de la présidentielle 2022 avec 36 % des voix. Pourtant, la ville est dirigée par un maire de droite depuis 2014. Pour Tristan Haute, maître de conférences en sciences politique à l’Université de Lille, cette dichotomie s’explique par « l’abstention massive des quartiers défavorisés aux élections locales, par la division de la gauche et par l’implantation assez récente de la France insoumise dans l’espace local ».

Pour le spécialiste, cette année à Roubaix, les élections municipales tournent moins autour du clivage gauche-droite qu’autour du clivage entre une gauche de rupture et les autres partis qui peinent à s’emparer des sujets de terrain. Et dans cet affrontement, c’est bien la première qui est en passe de l’emporter dans la cité aux mille cheminées.

Affaiblissement des partis, évolution des enjeux

Les élections municipales 2026 jouent un rôle de révélateur dans la reconfiguration, toujours mouvante, des alliances entre la droite et la gauche. Une socialiste qui s’allie à Horizons à Strasbourg, des insoumis qui pactisent avec les socialistes à Nantes, une candidate d’extrême-droite qui jette l’éponge à Paris pour faire barrage à la gauche, des écologistes qui topent avec le PS à Lille… « Il faut relativiser le bouleversement du clivage gauche-droite que promettait la République en marche, tout en reconnaissant que l’offre politique et l’affaiblissement des partis traditionnels au profit de LFI et du RN le recomposent aujourd’hui », conclut Tristan Haute.

Alice Clavier

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