Plusieurs villes communistes du bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais ont renouvelé leur confiance à leurs maires PCF dès le premier tour. Dans un territoire où l’extrême droite progresse, ces résultats illustrent le gouffre qui sépare parfois les votes locaux et nationaux, et l’attachement à une gestion de proximité dans des villes marquées par la désindustrialisation.
Dimanche soir, peu après 20 heures, Fabien Roussel, premier secrétaire national du Parti communiste français (PCF), peut souffler. Réuni avec ses soutiens à l’espace Jean-Ferrat, à Saint-Amand-les-Eaux (Nord), celui qui vient d’être réélu maire de la commune de 16 000 habitants enchaîne les accolades et embrassades après avoir proclamé sa victoire, juché sur l’estrade de la salle polyvalente. Avec 51 % des suffrages, il dépasse largement la liste citoyenne de son ancien allié Eric Renaud (26 %) et la liste d’Eric Castelain, soutenue par l’extrême droite (23 %). Le Rassemblement national (RN) avait pourtant eu raison de Fabien Roussel aux élections législatives anticipées de 2024. Le communiste, ancien député de la circonscription, y avait été battu dès le premier tour par le jeune Guillaume Florquin.
Mais dans beaucoup de villes PCF du bassin minier, le vote local dépend de logiques qui dépassent les clivages partisans nationaux, et a permis à plusieurs maires de se maintenir à la tête d’anciennes villes ouvrières. À Saint-Amand, le score du RN était redouté par certains électeurs, comme Yves, enseignant à la retraite de 72 ans. « J’ai peur des attaques du milieu associatif dans les villes dirigées par l’extrême droite », confiait avant le dépouillement celui qui se définit comme « socialiste ». Aux élections municipales de 2014 et 2020, le parti à la flamme a conquis deux villes du bassin minier, Hénin-Beaumont et Bruay-la-Buissière. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, 15 des 33 députés issus des élections législatives de 2024 sont encartés au parti d’extrême droite.
Priorité à la continuité
À l’espace Jean-Ferrat, les rares soutiens d’Eric Renaud et Eric Castelain s’éclipsent rapidement après l’annonce des résultats. Restent les électeurs de Fabien Roussel, détendus, comme Véronique. « Je suis très contente que notre maire repasse au premier tour », se félicite la commerçante à la retraite. Satisfaite de la politique de sa commune, l’Amandinoise ne se considère pas comme communiste, mais salue l’héritage de l’ancien maire, Alain Bocquet, une figure forte du PCF dans le Nord. Comme beaucoup, Véronique est moins attachée à l’étiquette politique qu’au programme et à « l’état d’esprit de M. Roussel », qui tient selon elle un discours d’ouverture. « Cela favorise le vivre-ensemble, c’est important dans une commune. »
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À 50 kilomètres de Saint-Amand, au sud-est de Lens, Valérie Cuvillier, maire communiste de Rouvroy, a elle aussi été reconduite par ses électeurs dès le premier tour. Sa liste a recueilli 64 % des voix. En face, seule une liste du RN était alignée. Mardi 17 mars, Jennifer, 43 ans, Rouvroysienne, promène son chien dans le centre-ville de la commune. Elle indique avoir revoté pour sa maire, pour les « efforts de son équipe », mais aussi pour s’opposer à l’extrême droite. « Je suis assistante sociale et pour moi, ce parti représente clairement une menace. Ici, le travail social est estimé à sa juste valeur et les personnes défavorisées sont bien prises en charge. » À Rouvroy, le taux de pauvreté atteint 27 %.
Un tissu associatif entretenu dans un territoire sinistré
Philippe Angelard, responsable de l’antenne des Restos du cœur dans la commune, abonde. « La mise à disposition d’un local et de l’énergie par la mairie est une source d’économie importante pour nous », explique le retraité, en pleine préparation de sa campagne d’été. Derrière Philippe, des étagères sur lesquelles sont posées quelques conserves sont surmontées du portrait de Coluche. Cet hiver, la structure est venue en aide à 250 habitants et habitantes de Rouvroy, « principalement des individuels, des retraités ou des familles monoparentales », précise le bénévole.
À Avion, commune de 17 400 habitants située à trois kilomètres de Lens, les associations reçoivent aussi un important soutien de la municipalité communiste. Dans le quartier prioritaire de la République, la Maison des habitants, centre social, jouxte le centre culturel Fernand-Léger, où sont rassemblées plusieurs d’entre elles. Au rez-de-chaussée, des feuilles A4 fixées sur de grands panneaux de liège indiquent les activités menées par la ville et les associations : soirée soupe et jeux de société, bourse à projets jeunes, marches familiales, repas karaoké, loto, atelier théâtre, ciné-débat sur le thème des transidentités…

Au premier étage, un vaste espace est dédié au travail des associations. Dany, assise à une table, est membre de Solidairement Tricot. Sa mission : confectionner des bonnets et des vêtements chauds pour les personnes en chimiothérapie, sans-abris ou défavorisées. Si Dany se satisfait de la réélection avec 67 % des voix du maire communiste à Avion, l’infirmière de 56 ans s’inquiète du score de l’extrême droite dans sa commune. « 26 % pour le candidat RN, c’est quand même beaucoup. Son programme, il n’y avait rien dedans ! » s’agace la bénévole, qui se plaint de ne jamais voir à Avion, Bruno Clavet, le député RN de la circonscription. Une troisième liste, celle de La France insoumise, a obtenu 7 % des voix dimanche dernier, portant le score total de la gauche à près de 75 % dans la commune, ancien grand centre d’exploitation du charbon.
« On est encore quelques communes à se défendre »
Devant le centre culturel, José, 59 ans, se promène au soleil. Pas inscrit sur les listes électorales, il n’a pas voté aux élections municipales. « Mais le maire reflète complètement mes convictions », affirme l’homme, actuellement en recherche d’emploi, comme près de 20 % des Avionnais. « Heureusement qu’on est encore quelques communes à se défendre contre la droite et l’extrême droite », soupire José. Dans le bassin minier, plusieurs villes communistes, comme Harnes ou Drocourt, ont basculé dès le premier tour vers le RN dimanche.
L’histoire minière et ouvrière de Méricourt se lit sur le blason de la commune de 11 600 habitants située entre Avion et Rouvroy. En son centre, deux terrils devant lesquels se tient un chevalement, tour emblématique de l’extraction minière permettant de descendre et remonter les mineurs et le charbon du sous-sol. En dessous, deux mains serrées, symbole de la solidarité ouvrière. Méricourt est communiste depuis 1944. Dimanche, Fabrice Planque, le maire PCF, l’a emporté avec 57 % des votes sur son concurrent d’extrême droite Laurent Dassonville.

Les baies vitrées du kebab Dylan brisent l’unité des briques rouges des corons du centre de la ville. Derrière le comptoir, Anaïs, 29 ans, tablier noué sur son sweat gris, revendique son héritage politique. Son vote, elle en fait une affaire d’identité. « J’ai voté pour le candidat communiste aux municipales parce que j’ai toujours été communiste, comme ma famille, et que je ne suis pas d’extrême droite », affirme l’employée avec force. « J’ai toujours habité Méricourt, j’ai travaillé pour la mairie et pour le centre de loisirs et je n’ai jamais été déçue. Je veux que les choses restent pareil, ici. » Dans la commune du bassin minier, l’extrême droite améliore ses scores, scrutin après scrutin. Tant que la mairie tient, La Gare, lieu culturel méricourtois, continuera d’accueillir certains spectacles déprogrammés dans les villes passées dans le giron du RN.
À Saint-Amand-les-Eaux, Rouvroy, Avion et Méricourt, les taux de participation ont excédé le taux national dimanche, parfois de près de 10 points, illustrant l’attachement des habitants à s’exprimer sur la direction de leur commune.
Astrid Bulot

