C’est une des données les plus marquantes du premier tour des municipales : l’abstention massive du corps électoral. Elle s’élève à 42,8 % au niveau national, contre 36,5 % en 2014. La professeur de science politique, Céline Braconnier, coautrice de La Démocratie de l’abstention (Gallimard, 2007) avec Jean-Yves Dormagen, étudie les facteurs à l’origine de l’abstention depuis 25 ans, notamment en Seine-Saint-Denis. Pour La Bataille des beffrois, elle revient sur la démobilisation électorale historique de ce premier tour, et sur la percée réalisée par les candidats insoumis au sein de certaines communes de banlieue parisienne et lilloise.
L’abstention massive lors du premier tour des municipales constitue-t-elle la principale information du scrutin ?
« C’est selon moi un des principaux enseignements de ce premier tour. Nous savions que la démobilisation électorale affectait l’ensemble des scrutins, y compris la présidentielle. Une de mes principales interrogations, en tant que chercheuse, c’était de savoir si les municipales allaient être touchées par ce phénomène, alors qu’elles restaient relativement épargnées, notamment du fait de l’affection des citoyens pour leur maire. Or, ce n’est pas le cas, le taux d’abstention enregistré dimanche dernier le prouve. Le précédent scrutin, en 2020, en pleine pandémie, n’a fait que neutraliser pendant un temps cette dynamique de démobilisation. »
Peut-on qualifier cette démobilisation électorale comme historique ?
« On a là une chute très importante de niveau de participation par rapport au rythme de la démobilisation. Avant 2014, les élections municipales perdaient un ou deux points en continu depuis le début des années 80, soit un rythme très lent par rapport aux législatives, qui perdaient cinq points de participation chaque année. La baisse massive de la participation dimanche dernier (moins 6,3 points par rapport à 2014, NDLR) confirme que l’intermittence électorale constitue le comportement majoritaire de participation. Aujourd’hui, environ deux tiers des citoyens ne participent que de façon intermittente aux élections, et ne votent seulement que lors de la présidentielle. »
L’abstention électorale peut-elle affaiblir la légitimité des élus locaux ?
« La hausse de l’abstention, qui touche l’entièreté des scrutins, alimente la distance entre citoyens et élus, qui se reconnaissent d’autant moins dans les politiques locaux s’ils n’ont pas participé à leur élection. Lorsque des maires remportent un scrutin dès le premier tour, affichant de très beaux scores, c’est qu’ils ne sont généralement élus que par un quart des inscrits. Et la plupart d’entre eux feront tout pour qu’on ne parle plus de la participation électorale une fois en poste.
Lire aussi : Ces communes qui n’ont pas eu le choix au premier tour des élections
Pourtant, ce quart des inscrits n’est pas un échantillon représentatif de la population du territoire. Les personnes qui votent lors d’une élection municipale, surtout quand la participation est faible, sont majoritairement des personnes âgées ou dotées d’un capital économique confortable. Le manque de légitimité n’est donc pas uniquement lié au faible nombre de participants, mais aussi au manque de représentativité des votants par rapport à la population du territoire. »
Vous étiez présente dimanche au sein d’un bureau de vote de Saint-Denis, où le candidat La France insoumise (LFI) Bally Bagayoko l’a emporté dès le premier tour, avec 50,8 % des suffrages. Qu’y avez-vous observé, et comment expliquer sa victoire ?
« Ce qui m’a frappé dans le bureau de vote dans lequel j’étais présente dimanche à Saint-Denis, c’est justement la participation des jeunes, qui sont pour certains allés voter sans leurs parents. Alors que ce bureau reste traditionnellement déserté par les jeunes lors des élections intermédiaires, comme les municipales. On a donc assisté à une dynamique collective de vote au sein d’une génération, construite autour des espaces de sociabilité amicaux et sur les réseaux sociaux, manifestement au profit du candidat LFI. Pourtant, le bureau de vote affichait un taux d’abstention assez élevé, de près de 63 %. »
Lire aussi : À Roubaix, deux vainqueurs au premier tour : David Guiraud et l’abstention
Justement, dans le département du Nord, des villes de la périphérie lilloise comme Roubaix et Tourcoing affichent également des taux d’abstention élevés, de plus de 62 %. Ces trois dernières communes, au taux de pauvreté assez élevé, présentent des similitudes avec votre terrain d’enquête en Seine-Saint-Denis. Cette abstention massive est-elle caractéristique de ces territoires ?
« Ce sont des villes dans lesquelles les quartiers populaires pèsent beaucoup, avec une population qui cumule les caractéristiques socio-démographiques menant à l’abstention aux élections intermédiaires, bien qu’elle ait voté massivement lors des législatives 2024. Dans les quartiers de la périphérie parisienne, on enregistre des chutes du niveau de participation d’environ 40 points entre la présidentielle et les législatives, à un mois d’intervalle. Dimanche dernier, on a atteint dans ces quartiers, et à Roubaix aussi d’ailleurs, les mêmes niveaux de participation qu’en 2014. Il y a donc potentiellement un électorat populaire, notamment les jeunes de quartier, qui restent très intermittents dans leur participation, et que les partis peinent à mobiliser dans leur globalité. »
Pourtant, comme vous le décriviez, cette population s’est mobilisée en faveur des candidats LFI. Pourquoi leur offre politique séduit-elle autant ?
« Leur offre politique vise les populations qui votent traditionnellement à gauche, et qui se reconnaissent dans les mesures du parti, notamment le renforcement des services publics. Le niveau de vie des habitants des quartiers populaires de ces villes a été amputé au cours des dernières années, et certains rencontrent de grandes difficultés pour se loger et se nourrir. D’autres, et notamment les jeunes, s’identifient davantage au projet de société inclusif porté par LFI. Beaucoup ont l’impression d’être abandonnés et discriminés, donc c’est logique pour eux de voter en faveur d’un parti capable de les valoriser, de leur dire qu’ils sont légitimes.
Dans les bureaux de vote de ces villes, on enregistre souvent du vote résigné, du vote triste, notamment chez les anciennes générations. Dimanche, j’ai été frappé par l’enthousiasme des jeunes de Saint-Denis, révélateur d’une politisation suffisante qui leur donnent envie d’aller voter. »
Séverin Lahaye

