À Douai, l’alliance de dernière minute à gauche divise les habitants

Au lendemain d’une alliance scellée à la dernière minute, entre le maire sortant Frédéric Chéreau et son adversaire divers gauche François Guiffard, la campagne douaisienne de l’entre-deux-tours s’est invité sur le marché de la place Carnot. Thierry Tesson, député RN de la circonscription, tend la main à Coline Craeye, candidate divers droite.

La « belle endormie » se réveille dans une drôle d’ambiance. Douai s’étire, ce mercredi matin. Place Carnot, des camions déploient leurs étals de produits frais. Tomates charnues éclatantes sous le soleil, viandes rosâtres soigneusement alignées en vitrine : tout est prêt. Or, personne ne s’arrête. Les passants, les yeux rivés sur leur téléphone, pressent le pas vers la gare ou le centre-ville.

Trois, puis cinq personnes débarquent, des liasses de feuilles colorées à la main. Aussi nombreuses que les marchands, elles ont quelque chose à vendre : leur programme. Ici, la campagne de l’entre-deux-tours se joue aussi sur le marché, au lendemain d’une alliance conclue à la dernière minute. 

Sur les tracts, aucune trace de l’alliance

Dimanche 15 mars, Thierry Tesson, le candidat du Rassemblement national (RN), était arrivé en tête au premier tour des élections municipales, devant Frédéric Chéreau, maire sortant PS. Une première dans cette ville nordiste, où un candidat du parti d’extrême droite n’avait jamais réalisé un tel score. Face à cette situation inédite, le socialiste a annoncé s’allier avec François Guiffard, candidat divers gauche qualifié en quatrième position… quelques heures seulement avant la clôture du dépôt des listes, mardi 17 mars au soir. 

Le QG de campagne de François Guiffard, candidat ayant fait alliance avec le maire sortant de Douai avant le second tour. Crédit : Taiyo Ogura.

« C’est le devoir des citoyens de se rassembler contre les extrêmes. J’aurais adopté la même attitude que Chéreau », défend Vincent, militant et soutien du maire sortant. Sur ses tracts, aucune trace de l’alliance : des colistiers au programme, ils restent inchangés depuis le premier tour. « On ne peut pas changer de tract du jour au lendemain. Et c’est vrai qu’on n’a pas encore eu l’occasion d’harmoniser leur programme et le nôtre parce que l’échéance était très courte », concède Louis, 23 ans, colistier de Frédéric Chéreau. Sur le marché, les soutiens de François Guiffard, eux, brillent par leur absence. En échange de son ralliement, le candidat doit recevoir cinq sièges en cas de victoire. Et le reste ? Les discussions sont renvoyées à plus tard.

« Ni Chéreau ni RN »

Le mariage Chéreau-Guiffard sème la confusion auprès des Douaisiens. D’autant plus que ces deux hommes semblaient irréconciliables jusqu’à la veille : François Guiffard avait même déclaré se maintenir au second tour, avant de faire volte-face. « Ce qui ressort depuis hier, ça fait beaucoup parler nos clients. Et globalement, ils le vivent comme une trahison », raconte une serveuse dans un bar-tabac à deux pas de la place Carnot. Abstentionniste au premier tour, elle entend voter ce dimanche, sans savoir encore quel bulletin glisser dans l’urne. 

À droite, cette alliance nourrit les critiques. « Ils se sont opposés pendant des mois pour finalement s’entendre au nom d’un “front républicain” contre le RN, mais ce genre de mouvement ne fonctionne plus », veut croire Sébastien Palmiotti, colistier de Coline Craeye. Arrivée troisième, cette ancienne macroniste a choisi de maintenir sa candidature au second tour, misant sur les électeurs qui ne veulent voter « ni Chéreau ni RN ».

Sébastien Palmiotti et Martine Banti, colistiers de la candidate macroniste Coline Craeye à Douai. Crédit : Taiyo Ogura.

Les militants n’hésitent pas à imputer la montée de l’extrême droite au maire sortant. « De l’attractivité à l’insécurité, Monsieur Chéreau continuait à ignorer les problèmes. Vous voyez, les habitants ne sont pas contents », s’exaspère Sébastien Palmiotti, pointant du doigt le marché ambulant clairsemé. Un constat qui résonne particulièrement chez Jean-Claude : « Dans les années 80, le centre-ville était plus vivant, plus riche en commerces. Aujourd’hui, il n’y a plus rien ! », lâche ce retraité de 76 ans, qui dit voter pour le RN depuis 2017. 

Chacun appelle au « vote utile » pour lui-même

Thierry Tesson, la tête de liste investie par le RN et l’UDR, se montre optimiste, mais tend la main à la candidate de droite. « Je suis absolument serein : ce n’est qu’un arrangement de tambouille gauchiste (…) Coline Craeye n’est pas mon adversaire. Son programme est le même que le nôtre, plus ou moins. Même s’il y a des nuances, je suis prêt à travailler avec elle », estime le député RN de la circonscription depuis 2024. Une ouverture qui s’inscrit dans une stratégie nationale : celle de l’union des droites. 

Dans cette triangulaire, chacun appelle au « vote utile » pour soi-même. Mais, chez les électeurs, c’est la fatigue démocratique qui domine. « J’ai grandi dans la haine contre le RN. Jamais je ne voterais pour eux mais, moi, je ne vote pas vraiment pour quelqu’un. J’ai choisi Coline Craeye mais cela aurait pu être Chéreau », explique Caroline, une enseignante de 45 ans. De son côté, Jean-Claude explose de frustration en voyant la vague bleu marine à nouveau endiguée : « Cette fois encore, je sais que le RN ne passera pas… »

Au premier tour, plus d’un électeur sur deux s’est abstenu à Douai (50,9 %), soit huit points de plus que la moyenne nationale. Un silence des urnes qui pèsera autant que les alliances de dernière minute dans le résultat de cette élection.

Taiyo Ogura

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