Lille, éternelle socialiste ? Pendant plus de 70 ans, la question ne s’est pas posée. Les élections municipales du 15 et 22 mars pourraient changer la donne : les écologistes sont plus décidés que jamais à remporter le beffroi lillois et les insoumis affichent de hautes ambitions.

Au premier tour qui se tiendra dimanche 15 mars, neuf listes brigueront le fauteuil de maire de la ville de 234 500 habitants. Cette fragmentation est rendue possible par la fin de règne de Martine Aubry : bien que son dauphin et ancien premier adjoint, Arnaud Deslandes, ait pris son relais en mars 2025, le résultat de la campagne ne semble pas couru d’avance.

Depuis 1955, la capitale des Flandres est dirigée sans interruption par des maires issus de la gauche socialiste. Rares sont les autres grandes villes françaises qui présentent une telle fidélité au parti à la rose. Elle s’explique, entre autres facteurs, par la solidité du réseau de militants, d’élus et de relais associatifs, par l’identité sociale de Lille et par la prime au sortant éventuellement amplifiée par l’abstention.

En 2020, alors que la gauche totalisait 80 % des suffrages au 2e tour, la liste écologiste avait créé la sensation en talonnant les socialistes et Martine Aubry, finalement victorieux par 227 voix d’avance seulement.

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Du RN à LFI : neuf candidats pour une ville

Cette année, Arnaud Deslandes tentera de maintenir la mairie sous les couleurs du PS. Soutenu par d’autres partis de gauche, comme la branche lilloise du Parti communiste français, il aura face à lui Stéphane Baly. L’enseignant-chercheur en école d’ingénieur et ancien conseiller délégué à la mairie de Lille est à nouveau tête de liste des Ecologistes, rejoints par l’Après, Génération Écologie et Génération.s, d’autres petits partis écologistes. Au bout du spectre de la gauche, la France insoumise est représentée par Lahouaria Addouche, technicienne qualité chez un sous-traitant d’Airbus et suppléante du député insoumis Aurélien Lecoq. Béryl Benyoucef emmènera la liste du Parti des Travailleurs, Pierre Madelain conduira celle de Lutte Ouvrière et Damien Scali présentera celle du NPA.  

Au centre, c’est Violette Spillebout, députée et ancienne directrice de cabinet de Martine Aubry, qui portera les couleurs de Renaissance, d’Horizons et du MoDem. Quant à la droite, elle sera incarnée par Louis Delemer, tête de liste des Républicains et ancien rapporteur de la commission des affaires sociales pour le groupe de droite au conseil départemental du Nord. Tout au bout de l’éventail politique, Matthieu Valet a été choisi pour mener la liste du Rassemblement national.

Les socialistes, les écologistes et les insoumis courtisent un électorat lillois solidement ancré à gauche. La ville avait voté à plus de 40 % en faveur de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle de 2022.

Particularité locale, le maire de Lille est choisi par les électeurs de Lille, mais aussi des communes associées de Lomme et Hellemmes. Ce qui peut conduire à des situations paradoxales. Aux dernières municipales, par exemple, Martine Aubry (PS) avait été battue par Stéphane Baly à Lille ainsi qu’à Hellemmes. Mais son avance dans les bureaux de vote lommois avait finalement permis à la socialiste d’emporter le morceau.

Crispations écologiques et sociales

En 2026 comme en 2020, les désaccords de la gauche lilloise sont aussi politiques que personnels : la friche Saint-Sauveur est un exemple de cristallisation des tensions. Martine Aubry avait prévu d’y construire une piscine, des logements et un parc mais face à l’opposition d’associations écologiques le projet est resté en suspens. Arnaud Deslandes (PS) le reprend en gardant l’idée de la piscine et maintient la bétonnisation partielle des 23 hectares au cœur de la ville. Stéphane Baly (EELV) se prononce en faveur d’un parc plus grand et de logements sociaux tandis que Lahouaria Addouche (LFI) créerait un grand parc sans construction.

La sécurité est un autre point d’achoppement entre les partis et un thème central dans la campagne de tous les candidats. Violette Spillebout (Renaissance), Louis Delemer (Les Républicains) et Matthieu Valet (Rassemblement national) plaident pour l’armement de la police municipale, Louis Delemer arguant que « ça fonctionne bien » dans plusieurs quartiers autour de la métropole lilloise. Lahouaria Addouche, Stéphane Baly et Arnaud Deslandes s’y refusent mais ce dernier est le seul candidat de gauche à se prononcer en faveur de la vidéosurveillance pour lutter contre le narcotrafic.

Le stationnement, le logement et la piétonnisation sont les autres sujets phares de cette course au beffroi lillois. Le stationnement payant étendu à la plupart des rues est attaqué par la gauche et par la droite. Louis Delemer et Lahouaria Addouche promettent la gratuité totale, Arnaud Deslandes admet que le dispositif peut être amélioré mais Stéphane Baly et Matthieu Valet se prononcent pour un rééquilibrage des modes, pas pour un abandon total.  

Sur le logement, toutes les listes sont d’accord sur le diagnostic : 25 000 personnes attendent un logement social, face à une crise structurelle qui sature le marché. Sur les réponses, les solutions divergent : LFI et Ecologistes imposeraient 40 % de logement sociaux dans toute opération neuve, contre 30 % pour Arnaud Deslandes et un statu quo à 26 % pour Violette Spillebout, seule candidate qui ne veut pas augmenter l’offre mais obliger les villes limitrophes à remplir leurs obligations de logements sociaux.

Enfin, la piétonnisation de la Grand-Place, réalisée quelques semaines avant le scrutin, divise. Arnaud Deslandes et Stéphane Baly veulent aller plus loin et implanter de plus en plus de zones piétonnes, tandis que Violette Spillebout pointe un danger pour les commerces et Louis Delemer (LR) regrette qu’il faille faire un grand détour pour se garer non loin de la place.

Partis de gauche : je t’aime, moi non plus

Dans ce contexte, celui ou celle qui sortira en tête au premier tour tiendra les ficelles du jeu des alliances. En 2020, Martine Aubry avait refusé toute fusion avec Stéphane Baly dans l’entre-deux tours, pour faire cavalier seul : une rebuffade cuisante qui a laissé des cicatrices dans la relation entre PS et les Ecologistes. A ce stade, tout le monde tend la main mais personne ne s’engage. Arnaud Deslandes a proposé un rapprochement à Stéphane Baly qui a répondu qu’il s’allierait à tous ceux qui, à gauche, « voudront agir et améliorer la vie des Lillois ». De son côté, Lahouaria Addouche a affirmé qu’elle proposerait une alliance au candidat écologiste si elle arrivait en tête au premier tour.

Le Beffroi de Lille. PHOTOGRAPHE POUR L’ESJ : AXEL FAVROT

La position de Stéphane Baly est suffisamment large et floue pour ne se fermer aucune porte. Son pari est de finir devant le maire sortant au premier tour pour lui imposer une fusion à ses conditions. Mais si Lahouaria Addouche finit troisième, elle détient les clefs du second tour : en appelant à voter pour le PS ou pour les Ecologistes, elle ferait basculer le résultat de l’élection, qui pourrait être serré.

Ce sont surtout les voix de gauche qui résonneront dimanche prochain. Dans le sondage Ifop-Fiducial publié le 4 mars, Arnaud Deslandes était en tête avec 28 % des intentions de vote, suivi de Stéphane Baly (20 %), Lahouaria Addouche (16 %), Violette Spillebout (15 %), Matthieu Valet (9 %) et Louis Delemer (7 %). Le sceau du RN et l’étiquette présidentielle, peu porteuses à Lille, ne semblent pas peser autant, tout comme l’image des Républicains, impopulaire dans une ville qui a le réflexe socialiste. La question n’est donc pas de savoir si la gauche sera en tête dimanche 15 mars, mais laquelle et à quel prix.

Alice Clavier

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