À Tourcoing, les partis de gauche sont archi-dominants aux élections présidentielles, législatives et européennes. Pourtant, c’est un maire réunissant la droite et le centre, Gérald Darmanin, qui a été élu puis réélu en 2014 et 2020. Abstention, division de la gauche ou même clientélisme : comment expliquer les difficultés de la gauche à reprendre l’hôtel de ville ?
Doriane Bécue, la maire de Tourcoing, et Gérald Darmanin, l’ancien maire, fendent la foule, le 12 février dans le complexe sportif Léo-Lagrange remis à neuf. Embrassades, serrages de mains, la musique est à fond quand ils passent entre les deux rangées de chaises pour s’installer sur la scène. Les presque 400 personnes qui composent l’assistance sont ravis. Lors de sa prise de parole, le ministre de la Justice annonce que l’objectif est de gagner l’élection dès le premier tour. Un objectif tempéré en interview par la maire Doriane Bécue pour qui « le principal c’est que l’on gagne l’élection ».
Élu en 2014 puis réélu en 2020 pendant le Covid, l’ancien maire semble assez confiant. Pourtant, les récents résultats électoraux pourraient l’inciter à la prudence. À la dernière présidentielle, en 2022, Jean-Luc Mélenchon a réuni 36,20 % des voix au premier tour, arrivant 13 points devant Emmanuel Macron. À l’élection européenne, c’est la liste RN qui est arrivée en tête, réunissant 30,4 % des voix alors que la gauche cumulée représentait 40 % des suffrages reléguant la candidate soutenue par Gérald Darmanin à 11,77 % des voix. En 2024 encore, les candidats Renaissance aux législatives, Gérald Darmanin et Violette Spillebout, se sont tous deux classés troisième lors du premier tour à Tourcoing.
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Une maire et son prédécesseur appréciés et disponibles
Dans le public, ce 12 février, tous ses supporters louent son bilan. Assez âgés, plutôt bourgeois et blancs, ils évoquent une ville qui s’est « embellie ». Ils saluent les rénovations de la gare, le développement des espaces verts et la non-augmentation des impôts. Surtout, tous soulignent la disponibilité de Gérald Darmanin puis de Doriane Bécue. « J’ai eu un souci la semaine dernière par rapport à des travaux, on a pris un rendez-vous-téléphonique et c’est elle que j’ai eu en ligne », détaille Célina. Sébastien raconte aussi comment « Doriane » l’a aidé à débloquer ses problèmes administratifs lors de l’acquisition de son logement.
C’est la figure de Gérald Darmanin, « vue à la télé », qui « met la ville sur la carte », qui est mise en avant par ses opposants comme l’une des explications de son succès dès le premier tour en 2020, avec 61 % des voix exprimées. « Dans une ville où il y a un sentiment de déclassement terrible, être vu à la télé, être ministre, parler de Tourcoing, dire « J’aime Tourcoing« , c’est important », explique Katy Vuylsteker, la candidate écologiste, qui mène une liste d’union de la gauche (hors LFI). « L’équipe est sortante donc elle peut s’appuyer sur toute les ressources d’une municipalité sortante », complète le politiste Tristan Haute, maître de conférence à l’Université de Lille.
Gérald Darmanin a également profité de la division de la gauche, en 2020. Se présentaient contre lui une liste écologiste menée par Katy Vuylsteker, une liste du collectif « Ambitions communes » menée par Franck Talpaert et soutenu par le PS, et une liste divers gauche soutenue par LFI et le PCF. « Tous les partis de gauche se sont effondrés entre 2014 et 2020. L’opposition de gauche à Tourcoing, elle est divisée et chacun a pris son étiquette individuelle », relate Farida Ghoul, en deuxième position sur la liste Citoyens et citoyennes pour Tourcoing (divers gauche).
Une division de la gauche qui aurait accentué l’abstention, selon elle. Elle a atteint 74,52 % en 2020, dans un contexte de Covid. Kathy Vuylkester abonde : « Il y a plein de gens qui se sont dit « Mais de toute façon, ils ne sont pas ensemble, ils ont perdu. Est-ce que je vais aller me rendre malade ? » ». La gauche n’a pas non plus été aidée par la participation encore plus faible dans les quartiers populaires plus défavorables à Gérald Darmanin comme la Bourgogne ou les Phalempins. « Il a un électorat de droite traditionnel, explique Tristan Haute, Tourcoing est une ville moins populaire et moins polarisée économiquement que Roubaix. Gérald Darmanin profite d’un électorat de droite traditionnelle avec des classes supérieures et le pôle économique des classes moyennes stabilisées, propriétaires de leurs logements. Darmanin fait donc d’assez bon scores dans le centre de la ville ».
En 2014, une campagne de terrain aux dépens d’un sortant absent
Mais en 2014, ce n’est pas l’abstention qui a permis à Gérald Darmanin de conquérir la ville. Élu député en 2012 dans la circonscription de son mentor, le très droitier Christian Vanneste, le jeune élu a passé plusieurs années à mener une campagne de terrain pendant laquelle « il a reçu tous les mécontents », raconte Farida Ghoul. Messaouda et Maria, croisées au meeting du 12 février, racontent ainsi comment le candidat a tenu des réunions de campagne chez elles et chez d’autres habitants pour les convaincre : « À la base, nous, on votait socialiste », témoignent-elles.
L’absence du maire sortant socialiste, Michel-François Delannoy, a laissé le terrain au jeune sarkozyste. « Delannoy, il s’est complètement éloigné des habitants tourquennois », raconte Farida Ghoul, « ses préoccupations, c’était la Métropole européenne de Lille, et le Parti socialiste lillois ». Se sont ajoutés le contexte politique national et le rejet de la politique menée par le président François Hollande. « Une logique de vote sanction se met en place dans beaucoup de villes, dont Tourcoing est l’archétype », décrypte Tristan Haute. D’où une « abstention de l’électorat socialiste traditionnel » qui favorise Gérald Darmanin.
D’après plusieurs sources, ce dernier s’est même servi de son opposition au mariage homosexuel pour tenter de draguer un électorat populaire musulman qui votait plutôt à gauche. Un militant du collectif citoyen de Tourcoing raconte qu’il enjoignait les habitants de ne pas voter pour « un maire qui va marier deux hommes ». Ali Benfiala, colistier LFI et président de l’association antiraciste Bayna, ajoute que le jeune candidat UMP dénonçait également ce qu’il décrivait comme « l’éducation sexuelle dans les écoles maternelles et primaires », convainquant certains électeurs et en poussant d’autres à s’abstenir. « Ça avait commencé dès la campagne des législatives de 2012, il visait un électorat musulman en s’opposant au mariage pour tous et à la “théorie du genre” », confirme Farida Ghoul. Interrogée, Doriane Bécue suggère de poser directement la question à Gérald Darmanin. Elle admet l’opposition de Gérald Darmanin au mariage pour tous, à l’époque, et rappelle ses excuses et son changement d’avis sur le sujet. Elle témoigne « ne pas avoir eu écho de tract là-dessus ». De son côté, le cabinet ministériel de Gérald Darmanin n’a pas donné suite à nos questions.
Clientélisme et pressions ?
Les oppositions dénoncent également certaines « méthodes » de Gérald Darmanin et Doriane Bécue pour conserver le pouvoir. Katy Vuylsteker met ainsi en cause les pressions exercées sur les agents. « Ils ont envoyé une note interne aux agents de la ville qui leur dit qu’ils n’ont pas le droit de participer à des réunions politiques, sans préciser que l’interdiction concerne la présence à ces réunions sur leur temps de travail ». Une note rectificative, que nous avons pu consulter, a même dû être envoyée devant l’émoi des agents. « Ce n’est pas moi, c’est la direction générale des services qui l’a envoyée », corrige Doriane Bécue. Selon elle, la note visait notamment à rappeler aux « agents de la ville qui me soutiennent de ne pas l’afficher dans le cadre de leur fonction, avec un badge par exemple » mais admet que la « première note n’a pas été claire, notamment sur la participation à des réunions publiques ».
La France insoumise va même plus loin et dénonce dans ses tracts le « clientélisme » de la mairie et promet « la transparence dans l’attribution des logements sociaux » et un « budget alloué sans favoritisme aux associations ». La tête de liste Émilie Croës décrit « une drôle d’ambiance ». « Lors des porte-à-porte, on nous a remonté que, que ce soit au niveau des commerçants ou des associations sportives, les budgets ne sont pas alloués de la même façon aux uns et aux autres. Il y a un manque de transparence et d’explication », raconte-t-elle. Lorsque le sujet est évoqué lors d’une réunion publique du mouvement le 5 décembre, un mouvement d’approbation parcourt la salle et des regards entendus sont échangés. Selon Doriane Bécue, ses opposants sont « peut-être un peu jaloux que le maire que je soit dans l’hyper proximité avec les habitants ». La sortante demande des « exemples concrets » et dénonce « de la diffamation ».
Dans ce contexte, la gauche n’est pas parvenue à s’unir et quatre listes de gauche (en incluant Lutte ouvrière) seront sur la ligne de départ. Malgré des discussions ayant commencé depuis plus d’un an, les différents partis n’ont pas réussi à se mettre d’accord. Le désaccord entre la France insoumise et la liste menée par Katy Vuylsteker se concentre essentiellement sur l’attribution des places. Selon Dalil Diab, de LFI, « les conditions de représentativité de notre électorat ne sont pas réunies pour une alliance au 1er tour ». La tête de liste écologiste – qui a réuni derrière elle le PCF, le PS et trois autres partis de gauche pas le bon tiret- pointe, de son côté, des « prétentions déraisonnables » et affirme avoir accédé « à neuf demandes sur dix ». Enfin, Farida Ghoul souligne la responsabilité « des partis politiques qui ne veulent ni abandonner leurs étiquettes, ni changer de méthodes ». Personne ne ferme cependant la porte à une union entre les deux tours. Il faudra bien ça pour battre Doriane Bécue et Gérald Darmanin.
Vladimir Benlolo

