À l’aube des élections municipales de 2026, la lutte contre la désertification médicale dans les Hauts-de-France ne se joue plus seulement dans les cabinets de consultation, mais sur le terrain de l’immobilier. De Saint-Omer à Wormhout, les élus misent sur le logement et parient sur une stratégie globale : regrouper pour mieux soigner.
À Wormhout, un bourg rural de 5 500 âmes niché au cœur des Flandres, la municipalité vient de racheter la demeure du docteur Weillaert, un ancien médecin de la commune, pour 350 000 euros. L’investissement est un projet phare de l’équipe municipale de David Calcoen. La construction, prévoit cinq cabinets médicaux au rez-de-chaussée à l’horizon 2027. Mais pas seulement, il y aura aussi deux appartements à l’étage destinés aux internes.
Cabinets médicaux vacants depuis 2023
Pendant une décennie, la réponse classique des municipalités face à la pénurie de praticiens en zone rurale a été de construire de simples maisons médicales. Mais l’exercice montre ses limites. Exemple à Renescure, un village situé à quelques kilomètres de Saint-Omer. La municipalité y a inauguré en 2020 une maison médicale avec huit cabinets dans le château De Swarte, une ancienne maison de maître. Pourtant, l’espace dédié à la médecine générale reste désespérément vide depuis le départ en retraite en 2023 du docteur Philippe Vanpeene et de son épouse Marie-Esther.
« On a bloqué les deux cabinets au rez-de-chaussée au cas où il y a un médecin qui arrive », explique l’édile Frédéric Jude. Le problème : les cabinets vacants mesurent moins de 15 m². « Les médecins d’aujourd’hui préfèrent travailler en équipe dans de plus grands espaces », reconnaît le maire de Renescure. La bâtisse est située au sein d’un périmètre classé Architectes des Bâtiments de France, ce qui complique la donne. Engager des travaux d’extension dans cette zone de protection patrimoniale établie autour des monuments historiques, implique le déclenchement de « très longues démarches administratives ».
Malgré un loyer modéré autour de 400 euros, l’élu n’a donc pu que constater « le manque de candidats ». Frédéric Jude mise désormais sur l’arrivée imminente du docteur Philippe Ruiz. Ce praticien, qui réside sur la commune mais exerce actuellement à Saint-Omer, a proposé de consacrer à partir d’avril 2026 quelques vacations par semaine à son propre village pour absorber le flux de patients. Pour faciliter son démarrage, la municipalité a accepté de lui fournir du matériel médical et de lui offrir plusieurs mois de loyer gratuit.
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« On a une maison médicale mais on n’a pas de médecin… »
Au départ du couple Vanpeene, Geneviève Penin (70 ans) et Josiane Blondeel (95 ans) résidentes d’un béguinage jouxtant la maison médicale n’ont pas été laissées sans solution : elles ont bénéficié d’une orientation directe vers les confrères des communes alentours.

Josiane qui ne peut plus se déplacer bénéficie de visites à domicile grâce à une doctoresse d’Ebblinghem, une commune limitrophe de Renescure. La nonagénaire n’oublie pas pour autant le passé : « Avant, je n’avais que quelques mètres à faire pour aller voir mon médecin traitant… » se remémore-elle amère. Son amie Geneviève s’inquiète pour les aînés du quartier : « Ils ont tellement de monde à Ebblinghem qu’ils sont saturés. Alors on impose à des personnes âgées parfois ne pouvant plus beaucoup se déplacer de consulter plus loin à Cassel ou Hazebrouck… »
Un périple qu’effectue tous les trois mois leur voisine Jeannine Ledoux, 69 ans. La retraitée doit désormais parcourir 25 minutes de route pour consulter à Borre, une commune limitrophe d’Hazebrouck. « On a une maison médicale mais on n’a pas de médecin… » soupire la sexagénaire.

Retards de diagnostic et dégradation de la qualité des soins
À Renescure, le personnel paramédical connaît aussi les limites du système. Louise et Pierre Bassez, kinésithérapeutes au sein de la maison médicale, vont eux même quitter les lieux en avril 2026. Les praticiens, à l’étroit dans leurs cabinets actuels, vont s’installer à une centaine de mètres dans leur propre structure, disposant d’une surface plus adaptée à la diversification de leurs activités. Pierre pointe du doigt les conséquences directes du manque de médecins généralistes et spécialistes sur le quotidien des professionnels paramédicaux du secteur. L’allongement des délais de rendez-vous pour un diagnostic « parfois jusqu’à un mois pour une IRM » occasionne une dégradation des soins. « Pendant ce temps-là, soit on prend nos patients en charge sans informations médicales précises. Soit dans certains cas, nous sommes dans l’impossibilité de débuter certaines rééducations sans l’aval d’un spécialiste », témoigne le soignant.

Selon le nouveau zonage publié par l’ARS Hauts-de-France au 1er janvier 2026, 70 % des habitants des Hauts-de-France, soit 4 millions de personnes sur les 6 millions peuplant la région, vivent sur un territoire en manque de praticiens, et où les médecins sont particulièrement incités à s’installer. À l’approche du scrutin de mars 2026, la lutte contre les déserts médicaux s’impose donc comme une mesure phare des programmes électoraux dans toute la région. Face à l’érosion de l’offre de soins, les administrés attendent des maires qu’ils deviennent de véritables stratèges de la santé publique. Dans les Flandres comme dans l’Audomarois, les édiles cherchent des solutions pour enrayer la tendance.
S’adapter à la nouvelle génération
Face aux limites du modèle classique de la maison médicale, certaines municipalités déploient des stratégies basées sur une approche inédite : la séduction par le logement. C’est ce à quoi s’emploie Wormhout, dans l’ancienne demeure du docteur Weillaert.
David Calcoen, élu sans étiquette, est pragmatique : « Aujourd’hui les médecins ne veulent plus travailler seuls. Exercer en groupe les rassure dans le travail quotidien et leur permet également de bénéficier d’horaires aménageables ». À Wormhout, l’enjeu d’un tel investissement n’est pas seulement politique, mais aussi financier. Aujourd’hui, il ne reste que deux médecins au sein de la commune. Dans les années 90, on en comptait trois fois plus. Or sans ces « prescripteurs » toute l’économie paramédicale et pharmaceutique du centre-ville décline. « Si le soignant est installé dans une autre commune, le patient ira à la pharmacie d’à côté. Il faut des médecins à demeure pour faire fonctionner le tissu local », soutient l’édile.
Attirer les talents par la gratuité des logements
C’est aussi la voie choisie par la ville de Saint-Omer, dans l’Audomarois, qui a innové avec un dispositif unique à l’échelle des Hauts-de-France : la maison des internes.
Inaugurée fin 2024, la maison de maître réhabilitée en trois appartements de haut standing ne vise pas à accueillir des patients, mais à loger gratuitement de futurs médecins. La municipalité cible en priorité des internes en médecine effectuant, dans le cadre de leur cursus, un ou plusieurs stages dans les hôpitaux du Pays de Saint-Omer. Même si le projet a finalement évolué pour être aussi accessible aux médecins remplaçants. Les logements de 70 m² sont conçus avec deux chambres à chaque fois. La chambre d’amis permet aux internes de recevoir leurs proches et de rester le week-end pour découvrir la ville plutôt que de retourner systématiquement dans la métropole lilloise. « Le but est de les laisser s’imprégner un petit peu de la région » explique Christine Vandesteene, adjointe au maire de Saint-Omer et vice-présidente du CCAS. Le Centre communal d’action sociale assure la gestion de la maison des internes en lien avec la ville. À Saint-Omer, le logement des internes est le pivot de la lutte contre la désertification médicale.

« C’est une grande chance »
Alexandre Dourdin, interne en médecine générale âgé de 26 ans, rentre tout juste de sa garde aux urgences d’Helfaut. Originaire de Bois-Grenier dans l’Armentiérois, le futur généraliste « ne connaissait pas du tout Saint-Omer » avant d’y réaliser son premier stage d’internat il y a un an et demi. Aujourd’hui, il y habite, y travaille, et commence à s’y projeter. « C’est une grande chance, d’un point de vue financier bien sûr, mais surtout pour découvrir quelque chose de différent » témoigne le jeune homme, qui vit en colocation avec son ami Elyas, interne en psychiatrie, dans la maison de maître réhabilitée par le CCAS. S’il lui reste encore deux ans d’internat avant de s’installer, Alexandre est déjà conquis par le territoire. « Je ne me projette pas à Lille. Ici c’est vrai que le secteur est très agréable, les patients sont respectueux. C’est une atmosphère qui prête à travailler » avoue le carabin.

Contribuer à la vie locale
Le logement est gratuit, mais en contrepartie, l’interne doit s’investir dans la vie locale en participant une fois par mois à des campagnes de prévention et de dépistage (addictions, santé des femmes, nutrition, activité physique..) auprès des personnes âgées ou vulnérables ou encore en milieu scolaire.
Reste à savoir si la volonté de ces villes de « participer à la lutte contre la désertification médicale » par le biais du logement portera ses fruits. La mairie de Saint-Omer entend bien transformer ces stagiaires de passage en praticiens installés au sein de la maison pluridisciplinaire de santé, dont la mise en service est prévue à l’automne 2026. Quant à David Calcoen, l’édile de Wormhout, il espère accueillir des médecins sitôt la maison de santé pleinement opérationnelle, « pour rassurer la population ».
Alice Motte


Chère Alice
Le plan financier est très important et actuellement beaucoup de cabinet municipaux sont subventionnés par l’état car actuellement le prix de la consultation ne permet pas d’employer du personnel selon certains la consultation dans ces cabinet soit mutualiste ou municipaux tournent plutôt vers 60€ la consultation
Qui est d’ailleurs le prix moyen européen
En voulant bloquer le prix on a bloqué les installations et beaucoup de médecins sont partis vers l’esthétique et les emplois salariés dans l’administratif
Donc payer une maison ou un cabinet montre que le prix de la consultation rend la médecine générale sur la voie de la paupérisation ! Alors on va chercher des médecins à l’étranger !
L’Angleterre est actuellement en perte de médecins ils partent vers l’Australie qui manque aussi de médecins
Le problème est general et va s’étendre de plus en plus …