Champs d’action particulièrement vastes, concentration des pouvoirs autour du président, débats publics rares… Les métropoles, qui centralisent les compétences, éloignent les administrés du processus de décision. Et les élections municipales de 2026 détermineront les couleurs politiques métropolitaines. Tommaso Germain, docteur en science politique et chercheur au Centre d’études européennes de Sciences Po Paris, appelle les citoyens à se saisir de ces questions.
Il y a un désintérêt pour les métropoles. Pourquoi ?
« Je constate ce désintérêt dans les médias notamment, mais je pense qu’il est dû aux difficultés pour le citoyen ordinaire de comprendre les différents niveaux de pouvoir en France. C’est tout le problème du mille-feuille territorial. Sur un territoire, plusieurs institutions agissent : l’Union européenne, l’État, la Région, le Département, l’Intercommunalité et la Commune. Je pense au contraire que les gens sont friands de comprendre. »
L’explication se trouve-t-elle dans le mode d’élection des conseillers métropolitains ?
« On élit les conseils municipaux dans toutes les communes de France. Seulement ensuite, il y a un fléchage prévu par la loi. C’est la source de l’opacité du système. Il suffit de gagner dans sa ville pour être placé à la métropole, puis ils font tout un peu à leur sauce. C’est comme ça depuis toujours, sauf à Lyon, seule métropole où, en 2020, nous avons assisté à une élection métropolitaine réelle organisée par circonscriptions métropolitaines. Si on veut plus de démocratie, c’est un modèle à répliquer. Vu que le Premier ministre Sébastien Lecornu veut un nouvel acte de décentralisation, généraliser le système d’élection à Lyon est une des options. »
Dans votre thèse, vous les qualifiez de “métropoles-providence”. Pouvez-vous expliquer ce terme ?
« Il faut comprendre que l’’Etat cherche à s’appuyer sur ces “métropoles-providence”. L’idée est de dire que ces dernières, en particulier à Lyon, interviennent du berceau à la tombe : pour les nourrissons, les crèches, les collèges, l’aide sociale à l’enfance, les jeunes majeurs. Puis à 25 ans, elle verse le RSA. Ensuite, elle agit sur les politiques de l’emploi, l’urbanisme, la sécurité, le tourisme et l’attractivité, les Ehpad. »
Lire aussi : Sur le littoral, le boom des résidences secondaires aux premières loges de la campagne municipale
Qu’est-ce qui les distingue des autres collectivités territoriales ?
« Avec l’arrivée des métropoles, il y a un changement d’échelle. D’abord, leur taille. On y concentre des budgets, des agents et des attributions légales. L’objectif était de créer des collectivités avec une puissance de frappe, comme ce qu’on observait ailleurs en Europe, à Manchester, Genève, Milan, Barcelone, Munich, etc. La France avait des villes assez faibles. Depuis, une taille critique a été atteinte. Maintenant, le système démocratique doit suivre. Il y a dans les métropoles une forme d’opacité. Avec toutes ces attributions au même endroit, ce manque de lisibilité et cette technicité éloignent la politique du citoyen ordinaire. »
Quand vous parlez d’opacité, à quoi pensez-vous ?
« Je pense aux décisions qui y sont prises, aux débats publics quasi-absents, aux élections peu médiatisées. Face à cet aspect très technocratique, il faut de la pédagogie. Il y en a, mais elle n’a pas les résultats escomptés. On ne sait pas quel service s’occupe de quoi, on ne sait pas quel élu fait quoi, on ne sait pas qui est là, comment, etc. »
Qu’est-ce qui alimente ce manque de transparence ?
« On veut décentraliser à l’échelle du pays. Mais localement, on centralise. C’est tout le paradoxe. Le président de métropole décide presque seul d’un champ extrêmement vaste. C’est un peu le retour des barons d’ancien régime. Ils ont tout en main, avec une unité de commandement verticale qui facilite tout. Pour conserver une dimension démocratique, il faut un système où les élus rendent des comptes, par exemple, en se représentant plus souvent devant les électeurs. »
Cette concentration des pouvoirs et cette opacité nourrissent-elles l’appétit d’ambitions politiques nationales ?
« Oui. On le verra peut-être avec Martine Vassal, présidente de la métropole Aix-Marseille-Provence. Les écologistes aussi disent noir sur blanc qu’ils utilisent les métropoles comme des laboratoires, afin d’en faire des vitrines et de tester des politiques publiques. Pour dire : “Regardez, on sait gérer de grandes villes, donc faites-nous confiance.” Ils l’assument complètement.
On l’a vu aussi à Lyon. La métropole a été utilisée pour servir un destin national. Beaucoup d’échanges de mails ont été publiés à l’occasion des Macron leaks, en pleine campagne électorale. Ils montraient tous les moyens mis en œuvre par la métropole pour le candidat Emmanuel Macron. Puis, quand il a gagné l’élection, il a nommé Gérard Collomb, président de la métropole lyonnaise à l’époque, ministre de l’Intérieur. Il l’a même inscrit numéro un au protocole. Ce qui n’est pas habituel. D’ordinaire, le ministre de l’Intérieur est plutôt numéro 3 ou 4. Il y a donc une forme de reconnaissance. C’est aussi le signe d’une montée au national du modèle lyonnais. »
Comment adapter les compétences des métropoles aux enjeux actuels ?
« En France, on a un énorme problème d’accès à l’emploi et d’intégration sociale.
Historiquement, l’État avait créé le RMI [revenu minimum d’insertion, ancêtre du RSA] en 1988, sans jamais parvenir à régler le problème de la question sociale. Et dans les années 2000, il refile ça au département, sans grand résultat, qui devient une sorte de guichet qui distribue de l’argent. La métropole, c’est “la grande ville” où il y a l’emploi, le business, le tourisme. Si la métropole crée de la richesse d’un côté et que, de l’autre, c’est aux départements de gérer seuls la précarité, c’est absurde.
Toutes les problématiques d’aujourd’hui – narcotrafic, économie parallèle, déscolarisation, familles monoparentales, pauvreté – on les pense trop du point de vue de l’État et du ministère de l’Intérieur. Mais on peut le faire localement aussi. Par exemple, en renforçant fondamentalement la compétence sociale des métropoles. C’est l’impensé de notre époque et un énorme angle mort du débat public actuel. »
Victor Giat

