Ce jeudi soir, les anciens frères ennemis de la gauche lilloise devaient prouver qu’ils ne faisaient plus qu’un. Si les listes socialistes et écologistes ont fusionné, l’unité restait à démontrer. Après des années d’hostilité, le maire sortant Arnaud Deslandes et son ancien challenger écolo Stéphane Baly étaient en meeting commun, à la salle du Gymnase, pour convaincre leurs électeurs que ce mariage était le bon.
« Do you remember, the 21st night of September ? » Chauffé par les applaudissements des adhérents et des curieux s’engouffrant dans le gymnase Sébastopol, un militant chauffe la salle sur un tube d’Earth, Wind & Fire. Nous sommes à Lille, et ce 19 mars, le soleil brille encore. Badi-a badi-a. Sous les colonnes rougeâtres de la salle du Gymnase, Stéphane Baly et Arnaud Deslandes organisent leur premier meeting commun. Le temps presse : les deux hommes n’ont plus que trois jours pour convaincre. Puisque les roses et les verts ont fusionné, les Lillois ne trouveront que deux listes de gauche à l’entrée de l’isoloir ce dimanche, date du second tour de l’élection municipale. Face à cette nouvelle liste, un bulletin rouge insoumis. À quelques pas de la place Sébastopol, les rivaux ont sorti le grand jeu et dégainé Jean-Luc Mélenchon. Pas de jaloux, les socialistes, ont eux aussi, eu le droit à leur happening. Au premier rang, les plus attentifs auront repéré l’ancienne « patronne » du beffroi lillois, Martine Aubry.
Pour rivaliser dans les urnes, la liste écolo-socialiste, subtilement rebaptisée « Tout pour Lille demain », doit désormais convaincre de sa sincérité et de son unité. Difficile pour Stéphane Baly, qui s’époumonait à répéter qu’il était temps de tourner « la page des 70 ans d’hégémonie socialiste » au beffroi. Ce soir, vissé à son pupitre, c’est un tout autre discours qu’il scande. Paré d’un blazer vert, il l’assure, sortir de l’opposition pour rejoindre la majorité PS était la meilleure des options. Plus encore, c’est un « choix cohérent », un choix de « lucidité ».
À deux doigts de l’amende honorable, Stéphane Baly le clame : il veut « jouer collectif » et « avancer ensemble vers la victoire ». Pourtant, la mise en scène brosse un autre tableau : l’écolo est monté seul sur scène. Il le restera.
Stéphane Baly aimerait que « les socialistes soient un peu plus de gauche »
En interne, la tête de liste connaît aussi son lot de solitude. Parmi ses troupes, le rabibochage avec les socialistes est loin de faire l’unanimité. Déjà, la plaie de 2020 n’a pas fini de cicatriser. Il y a 6 ans, après trois mandats d’alliance, les verts et les roses avaient rompu, faute d’accord. Ensuite, ce lundi, après une longue nuit de tractations entre les listes écologiste, socialiste et insoumise, Stéphane Baly a tranché en faveur d’une fusion avec le PS Deslandes… en dépit d’un vote interne. Selon nos informations, les colistiers écolos auraient préféré la liste adverse.
Depuis, des voix se sont élevées sur les réseaux sociaux pour dénoncer l’absence de « démocratie interne ». Mais Stéphane Baly assume. « Promettre la Lune peut paraître séduisant, mais c’est aussi ce qui nourrit le populisme », lance-t-il à la tribune. Ciblé. La suite du discours restera axée sur la thématique du « maire du quotidien », des espaces verts, davantage de HLM, et la promesse d’une baignade quai du Wault. Les habitués auront connu l’écolo moins timoré. En aparté, il n’en démord pas, il y a eu des « avancées programmatiques » et quelque part, il a bien réussi son coup : les roses « n’ont plus la majorité municipale ». Puis concède, il aimerait bien que « les socialistes soient un peu plus de gauche ».
Au fond du Gymnase, Simon Jamelin écoute les candidats, distant. Négociateur écolo en chef et tête de liste à Hellemmes, il s’est retiré de la course au lendemain de l’union. Contrairement à ses compagnons de route, il n’aborde pas l’écharpe verte. Mais pourquoi faire le déplacement ? « Je suis venu pour soutenir mes camarades écolos », rétorque, en marge, le conseiller départemental. Mais pas monsieur Deslandes ? Bis repetita. Ambiance.
« Lille, ce n’est pas un trophée de chasse »
Musique. La dernière séquence de cette soirée, cadrée au millimètre près, s’enclenche. Sous des notes pop et des scintillements roses, Arnaud Deslandes entre en scène. Stéphane Baly lui tapote l’épaule, laisse son pupitre, quitte la scène, avant d’être rattrapé in extremis au coin de l’estrade. Il remonte. S’ensuit une énumération de remerciements du maire sortant : merci Stéphane, merci les militants et merci à nous de nous être unis. Arnaud Deslandes prêche pour une « campagne digne », et se félicite d’avoir observé qu’un « débat peut être de fond avant d’être un débat de querelle et de personne ». C’est certain, la passion entre les deux hommes ne crève pas l’écran.
Une fois encore, entre les lignes, LFI en prend pour son grade : « Lille ce n’est pas un trophée de chasse, ce n’est pas un projet pour aider un dessein présidentiel », scande l’homme politique sous un tonnerre d’applaudissements. Message décodé. « Je serai le maire de tous les Lillois », clame-t-il au pupitre. En conclusion, le maire sortant chante les louanges du règne socialiste sur Lille. Une « histoire » qui a commencé en 1955 et que nous « allons prolonger à partir de dimanche ». Sous un nouveau tonnerre d’applaudissements, il est rejoint par Stéphane Baly. Encore un chapitre avant de tourner la page ?
Asia Dayan

