Dans les coulisses de la fusion entre écologistes et socialistes à Lille : récit d’une nuit de tractations secrètes

Une course contre la montre. Les trois listes de gauche arrivées en tête au premier tour, le 15 mars, ont passé la nuit de dimanche à lundi à négocier une alliance pour le second tour. Les écologistes, érigés en faiseurs de rois par leur 3e place, jouaient sur deux tableaux : insoumis et socialistes. Et à la fin, ce sont les socialistes qui ont gagné.

À Lille, les candidats de gauche sont « fatigués ». Il faut dire que depuis dimanche, les trois prétendants au beffroi ont eu du pain sur planche. À la surprise générale, LFI (23,4 %) a talonné le Parti socialiste dans les urnes (26,3 %). Arrivés troisièmes avec 17,8 % des bulletins, les écologistes se sont rapidement remis de leur déception. Stéphane Baly, la tête de liste, voulait prendre sa revanche sur les « 70 ans de socialisme » lillois. Il a échoué. Mais il a immédiatement hérité d’un rôle central dans l’entre-deux-tours : celui de faiseur de roi, courtisé à la fois par les socialistes et les insoumis. Pressée par le temps, et le délai serré pour déposer les listes de deuxième tour, l’équipe de Stéphane Baly est entrée en négociations dès le dimanche soir. Sur deux fronts simultané : une équipe avec les insoumis, une équipe avec les socialistes.

Dans des cafés lillois, des appartements, des quartiers généraux, et même une salle de spectacle, les trois nuances de gauche ont passé la nuit à discuter. Lundi, au petit matin, ils se sont quittés, ont dormi quelques heures, et sont repartis au charbon. La journée a été mouvementée, les propositions et les accusations ont fusé sur les réseaux sociaux, puis le silence. Finalement, sur les coups de 18 h, les écologistes ont acté leur choix : ce sera les socialistes. Dans la soirée, Stéphane Baly a tenu une conférence de presse aux côtés du maire sortant socialiste, Arnaud Deslandes, pour annoncer cette alliance, au grand dam des insoumis. La Bataille des beffrois vous emmène dans les coulisses de ces tractations.

Le Coq se fait plaquer

Au téléphone, Aurélien Le Coq est remonté. Le député LFI du Nord, candidat sur la liste insoumise, s’est fait plaquer. Dans un communiqué publié sur X, la section locale du mouvement fini d’acter la rupture : une « alliance des notables face à la candidate du peuple ». Mais le député l’assure, c’est à Stéphane Baly qu’il en veut.

Les Jeunes Ecologistes aussi. Ceux présents sur la liste Baly se sont rebiffés en début de semaine, se disant trahis par leur candidat. Selon nos informations, dans la journée de lundi, les colistiers de Lille Demain auraient voté pour le projet de fusion avec les insoumis, à une courte majorité. Mais la décision finale revenait à la tête de liste. Et Stéphane Baly a fait son choix. Non sans avoir passé au préalable un coup de fil à la cheffe du parti, Marine Tondelier. 

« On n’est pas là pour être chiants et compliqués »

Mais Aurélien Le Coq peut-il vraiment jouer la surprise ? Député aguerri, il sait pertinemment que toute échéance est accompagnée de son lot d’enjeux nationaux. Qu’importe, l’élu persiste et signe : c’est une problématique locale, qui a donc été gérée à l’échelle… locale. Et d’insister : la hiérarchie insoumise n’a pas été contactée. Enfin si, nuance Aurélien Le Coq avec humour, il est membre de la coordination du mouvement, et cette nuit-là, il a « beaucoup parlé avec lui-même ». Sauf que, du côté de la communication locale, le discours diverge. Au téléphone, l’attaché de presse de LFI Lille, Nicolas Heyn, reconnaît que le national s’en est mêlé. Qui exactement ? Motus. Jean-Luc Mélenchon ? Certainement pas, « il a mieux à faire. » Soit. Une certitude demeure, les insoumis lillois, eux, n’ont pas été ajoutés dans la boucle des verts. 

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L’alliance écolo socialiste, Lahouaria Addouche et ses troupes l’ont apprise comme tout le monde : dans la presse. Jusqu’à 18 h, les insoumis y croyaient encore, les verts allaient bien finir par céder à leurs avances. Après tout, leurs débats nocturnes sur les bancs de la salle Courmont, à Moulins, s’étaient bien passés. « Une ambiance très détendue, amicale même », raconte le Aurélien Le Cocq. Il faut dire que son camp était prêt à lâcher du lest. Vraiment. Le plus symbolique : une fusion à 50-50 sur les listes malgré « un score 6 points supérieur à la liste écologiste ».

Et Aurélien Le Coq, qui ne cache plus sa déception, l’assure : « Nous étions d’accord sur l’intégralité des points programmatiques ». Une fluidité des échanges sûrement permise par l’état d’esprit des insoumis : « On n’est pas là pour être chiants et compliqués. On fera ce qu’il faudra pour avoir l’alliance », clamait l’élu. Mais pourquoi tant de docilité ? Le mouvement est conscient qu’une candidature solitaire risque de les handicaper dans les urnes. Il faut mettre de l’eau dans son vin. Jusqu’à envisager une tripe alliance avec le parti à la rose ? Hors de question, tranche Aurélien Le Coq. L’hypothèse n’aurait même pas été envisagée. 

Arnaud Deslandes « garde ses trucs et astuces »

Lundi soir, à la sortie de sa conférence de presse, organisée dans la salle principale du restaurant Hopen source (Lille), Arnaud Deslandes a l’air apaisé. Pourtant, depuis l’annonce des résultats, l’édile n’a dormi que deux heures. Avec sa délégation, il a passé la nuit à négocier avec les écologistes, à cette même table. De 23 h 30 à 4 heures du matin. Deux heures plus tard, à 6 h, sa sonnerie de téléphone l’arrache au sommeil. Martine Aubry, celle qui a régné sur le beffroi pendant 24 ans, a été sondée sur l’accord. Elle approuve. Puis, « avec Stéphane », ils se sont beaucoup appelés dans la journée. Est-il soulagé ? Ce n’est « pas la question ». Arnaud Deslandes est « heureux ». « Très heureux, parce que la gauche se retrouve et se rassemble ». Interrogé sur la manière dont il a convaincu Stéphane Baly de se rallier à lui, le maire sortant préfère garder une part de mystère. « Je garde mes trucs et astuces pour moi »

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Sollicité au comptoir du même restaurant, Stéphane Baly n’a pas souhaité répondre à nos questions. Le candidat est débordé, il doit s’atteler à ses « tableaux Excel ». L’homme politique se presse vers le fond de la salle. Penché au-dessus d’une table, il barre des visages sur une feuille de papier. Le lendemain, son camarade Simon Jamelin, négociateur écolo en chef et tête de liste à Hellemmes, se retirait de la course.

Asia Dayan

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