« Je vote par rejet du maire, en espérant que ça change » : ces villes du bassin minier tombées aux mains du RN 

Dès le premier tour des élections municipales du 15 mars, le Rassemblement national a remporté cinq communes du bassin minier du Pas-de-Calais, élu dans des fiefs historiques communistes ou socialistes. Sur place, les habitants des villes concernées « attendent de voir », et se montrent mesurés – symptôme de la dédiabolisation du parti à la flamme. 

Au bar-tabac Le Rally, dans la commune de Drocourt, les quelques retraités qui sirotent leur café n’ont pas vraiment envie de parler politique, ce mardi matin. « Lamentable », se contente de lâcher l’un deux, au sujet des résultats du premier tour des élections municipales, le 15 mars. Un de ses amis, « gaulliste de la première heure » du haut de ses 83 ans, tente de le réconforter : il vit à Hénin-Beaumont, et n’a vu dans l’arrivée du RN à la mairie « que du positif ».

Pour Drocourt et ses 2 950 habitants, c’est un quart de siècle de communisme qui vient d’être balayé au profit de la liste du Rassemblement national, menée par Séverine Bricourt. Le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella a frappé un grand coup, emportant 52,4 % des voix.  Largement distancé par l’ancienne conseillère municipale d’Hénin-Beaumont – première ville du bassin minier à être passée sous pavillon RN, en 2014 -, le maire sortant Bernard Czerwinski, encarté au PCF,  a vu la perspective d’un cinquième mandat s’envoler. « Un brave type, mais un monsieur Oui-Oui qui ne faisait pas grand-chose », pointe Jean-Claude, 77 ans, en balade dans le centre-ville. Drocourtois depuis 20 ans, il dit comprendre que les gens « aient besoin de changement ». 

Dimanche soir, le bassin minier a connu une nouvelle poussée bleu marine. Drocourt, Harnes, Loison-sous-lens, Marles-les-Mines et Houdain ont rejoint Bruay-la-Buissière et Hénin-Beaumont dans la liste des villes dirigées par le Rassemblement national dans le Pas-de-Calais. Entérinant la progression du parti d’extrême droite dans le bassin minier, ces basculements laissent présager une nouvelle dynamique territoriale. « On est là pour faire notre travail, on va accueillir les nouveaux élus en restant au service des administrés », évacue pourtant une employée de la municipalité de Drocourt, faisant valoir son devoir de réserve. D’une petite voix derrière le comptoir de l’accueil, un de ses collègue murmure : « Mais on ne sait pas ce qui va nous arriver, ou ce qu’il va advenir de nos postes…»

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« On n’a jamais essayé donc on attend de voir »

« Ça fait tout drôle, on ne pensait pas que ça pouvait arriver chez nous », concède Mohammed, 55 ans, attablé à une terrasse du centre-ville d’Harnes, située à seulement 15 minutes en voiture de Drocourt. Ici, comme dans la commune voisine, le Rassemblement national l’a emporté dès le premier tour avec 50 % des voix, loin devant la liste divers gauche désignée par le maire sortant, qui n’aura amassé que 31 % des suffrages, mettant fin à un siècle de gouvernance de gauche. « Je ne suis pas si inquiet, parce qu’à Hénin-Beaumont ça va, ça se passe bien avec les immigrés », reprend Mohammed, l’un des 12 000 habitants d’Harnes depuis une vingtaine d’années. Pour celui qui vit dans l’ancienne maison de son père mineur, venu d’Algérie dans le bassin minier, la crainte est surtout celle d’être discriminé, lors d’une nouvelle recherche de logement par exemple. 

Loin de ces problématiques, les trois jeunes employées de la friterie Christelle & Bruno, sur la place de l’hôtel de ville d’Harnes, s’étaient préparées à une victoire du RN. « Vu mon entourage, c’était sûr à 100 % », abonde l’une d’elle. « Moi, ma sœur et mon beau-frère sont hyper contents à Hénin-Beaumont, maintenant ils votent RN à toutes les élections », raconte fièrement une autre. Et la dernière de conclure : « Ça ne va pas trop changer notre vie. Et puis on n’a jamais essayé, donc on attend de voir ». La question sécuritaire, au cœur de la campagne du candidat RN Anthony Garénaux-Glinkowski, qui portait un projet de renforcement des caméras de surveillance et des agents de la police municipale, a permis de convaincre cette autre cliente. « C’est super, enfin, laisse-t-elle échapper dans un soupir de soulagement. On verra la différence pour la sécurité, comme à Hénin-Beaumont. » La première ville frontiste du Pas-de-Calais est sur toutes les lèvres. Ce précédent convainc et rassure, malgré les offensives, largement documentées, du maire Steeve Briois contre la culture et la presse locale. 

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« Pour les villes limitrophes c’est intéressant de passer sous le même pavillon »

A Loison-sous-Lens, ville de 5 175 habitants, le vote RN est surtout un vote d’opposition à la mairie sortante. Pas spécialement convaincue par le programme du candidat Rassemblement national dans sa commune, Nathalie, 58 ans, lui a pourtant donné sa voix. De celles qui lui ont offert la victoire, arrachée avec 21 votes d’avance à David Guidé, le successeur désigné du maire sortant socialiste. Attendant son sandwich devant la baraque à frites garée sur la place de la mairie, cette Loisonnaise « pure et dure », dont les parents ont tous les deux travaillé à la Ville, confie en avoir « ras-le-bol de tout ». «Je suis handicapée, et on a mis un arrêt de bus devant ma maison. Maintenant je suis enfermée, c’est impossible de sortir, relate la quinquagénaire, qui dit s’être adressée à la municipalité à maintes reprises, sans jamais trouver de solution à son problème. On n’a rien fait pour moi, aucun geste. Alors je vote par rejet du maire, en espérant que ça va changer. »

Près d’elle, deux employés municipaux acceptent de sortir de leur réserve, le temps d’une discussion informelle sur leur pause déjeuner. « Ça s’est joué à quelques voix près, mais les gens en avaient marre du parti socialiste », confie Marc, agent technique à la mairie depuis treize ans. Son collègue François n’avait jamais voté avant de prendre son poste il y a un an : « Je me suis senti obligé cette fois ». Sans le dire clairement, les deux hommes laissent deviner la couleur de leur bulletin de vote : « Hénin-Beaumont, ça a beaucoup joué. Pour les villes limitrophes comme Harnes, Loison… c’est intéressant de passer sous le même pavillon, car on a des rues en commun, des projets… », conclut Marc. 

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Malgré les projections de l’agent municipal, certaines villes du bassin minier du Pas-de-Calais ont cependant résisté à la vague Rassemblement national, à l’image de sa capitale symbolique Lens. Passé de peu à côté de cette prise de choix, le député de la circonscription Bruno Clavet y a obtenu 46,5 %, soit 500 voix de moins que le maire sortant Sylvain Robert (PS), réélu avec 50,7%. Alors que sa candidature était soutenue par Jordan Bardella, qui avait qualifié une victoire à Lens de « possible », sa défaite s’inscrit parmi d’autres déconvenues dans le département, notamment sur le littoral. Deux autres députés Rassemblement national du Pas-de-Calais ont échoué dimanche à s’emparer des deux grandes villes côtières du département : Marc de Fleurian à Calais et Antoine Golliot à Boulogne-sur-Mer ont tous deux été largement battus par les maires sortants, Natacha Bouchart (divers droite) et Frédéric Cuvillier (socialiste). Intervenant sur France 3 au soir du scrutin du premier tour, le politologue Rémi Lefebvre interprétait : « Le RN s’installe, notamment grâce à des jeunes candidats face à des équipes vieillissantes. » Et d’ajouter : « Le RN visait des villes plus grandes. La dynamique est forte, mais le basculement total n’interviendra que sur la durée. »

Emilia Spada

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