Sur les 1534 communes du Nord et du Pas-de-Calais, 867 ne comptaient qu’une seule liste au premier tour. Pourquoi ce chiffre est-il aussi élevé ? Combien de personnes sont concernées ? Décryptage en infographies.
À Roncq (Nord), le candidat Rodrigue Desmet est partout. Campagne aux élections municipales 2026 oblige : sa photo s’étale sur les affiches de promotion électorale collées aux panneaux d’affichage public ; son nom figure sur les bulletins proposés à l’entrée de ce bureau de vote situé à cent mètres de l’hôtel de ville. Mais quelque chose cloche dans cette commune de 14 000 habitants. Son portrait trône sans concurrence. Son bulletin est le seul disponible pour les électeurs qui se déplacent jusque dans ce bureau de vote, ce dimanche 15 mars, premier tour des élections municipales.

Roncq est dans une situation qu’elle n’a pas connue aux deux précédentes élections municipales. En 2014, la ville comptait trois listes concurrentes, puis deux en 2020. Cette année, Rodrigue Desmet mène la seule et unique liste municipale de la commune, faisant de Roncq la commune à liste unique la plus peuplée du Nord et du Pas-de-Calais. Et les signes de la singularité de ce premier tour sont visibles dans le bureau 102 : il n’y a pas de poubelle dans les isoloirs du bureau, car pas de bulletins à jeter.
Des bureaux de vote sans poubelle
Un phénomène largement répandu en France : 68 % des communes n’avaient qu’une seule liste déposée en préfecture cette année. Le chiffre est plus faible dans le Nord et le Pas-de-Calais où il s’élève à 56,5 %. Mais il doit être nuancé : ce pourcentage cache en réalité une grande majorité de petites communes de moins de 1 000 habitants. C’est donc le nombre de personnes concernées qui importe. D’après nos calculs, une personne sur cinq dans ces deux départements habite dans une commune à liste unique au premier tour des élections municipales. Ce chiffre grimpe à une personne sur quatre dans le seul Pas-de-Calais.
Comment expliquer un chiffre aussi haut ? Jusque-là, les communes de moins de 1 000 habitants étaient soumises à un mode de scrutin particulier : le scrutin plurinominal majoritaire avec « panachage ». Concrètement, tous les candidats à l’élection se présentaient sous la même liste et les votants pouvaient barrer des noms ou en ajouter d’autres, les excluant ou les ajoutant au conseil municipal. « Au départ, ce mode de scrutin était appliqué dans toutes les communes en France, explique Jean-François Laslier, chercheur au CNRS, spécialiste des comportements électoraux et des modes de scrutin. Mais pour les grandes villes, c’était absurde de n’avoir qu’une seule liste, donc le seuil a progressivement baissé jusqu’à atteindre celui des 1 000 habitants, comme c’était encore le cas en 2020. »

L’année 2026 est une petite révolution. Pour la première fois de l’histoire de la Ve République, les communes françaises de moins de 1 000 habitants n’ont pas appliqué le scrutin plurinominal majoritaire avec panachage. Et la grande majorité a adopté la liste unique. Une perte de choix qui, selon nos calculs, concerne 72 % des communes de moins de 1 000 habitants dans le Nord et le Pas-de-Calais, représentant près de 280 000 personnes à l’échelle des deux départements.
« Mais les effets réels du panachage étaient en réalité très marginaux, nuance Jean-François Laslier. C’était principalement symbolique. Il fallait une grosse mobilisation pour parvenir à écarter quelqu’un. Et malgré ses effets limités, ce mode scrutin était apprécié par les habitants des petites communes ».
Un moteur de l’abstention ?
Quant aux villes plus peuplées, l’absence de pluralisme politique peut pousser les inscrits à choisir l’abstention. A Roncq, ce chiffre s’élève à près de 64 % en 2026, soit 20 points de plus que la moyenne des départements du Nord et du Pas-de-Calais. Et les votants rencontrés dimanche éprouvaient une frustration. « Depuis que je vote, c’est la première fois que je vois ça, s’étonne Catherine, 60 ans, retraitée et habitante de Roncq depuis 40 ans. En 2020, on a pris le bulletin qui nous correspondait. Cette fois, on entre dans le bureau de vote, il n’y a qu’un bulletin et tout va très vite. »
Pourquoi se déplacer si l’issue de l’élection est déjà connue ? Pour Amandine, 40 ans, c’est par choix politique. « L’absence de liste multiple ne me dérange pas, mais c’est parce que le maire actuel me convient, affirme cette éducatrice spécialisée et habitante de Roncq depuis neuf ans. Et si je me déplace aujourd’hui, c’est aussi parce que c’est important de montrer mon soutien au maire sortant. » Autre argument : exercer un droit démocratique. « Je viens aussi voter parce que j’ai l’impression que c’est mon devoir en tant que citoyenne », ajoute Catherine. Surtout, le vote est un moment de socialisation, en particulier dans les petites communes. Jean-François Laslier explique : « Si le vote en tant que tel n’a pas grand intérêt, c’est que les citoyens se déplacent pour d’autres raisons. Par exemple, les gens socialement bien intégrés vont voter pour croiser des voisins et discuter. »
Pour les autres, il reste le vote blanc. A Roncq, 12,2 % des votants ont choisi cette option. Un chiffre bien plus élevé que la moyenne départementale : on comptabilise 2,5 % de votes blancs dans le Nord. En France, le vote blanc n’est pas comptabilisé dans les suffrages exprimés. Son taux n’apparaît donc pas sur les résultats publiés par la mairie roncquoise sur son site officiel qui précise que : « La liste « Ensemble pour Roncq », menée [par] Rodrigue Desmet, a obtenu 3 330 voix (soit 100% des suffrages exprimés). » Un sans-faute.
Elléa Monnier-Ragaigne et Victor Giat

