Passion ou résignation : l’inégale fièvre démocratique dans les villages du Ternois

Une élection sans surprise et un scrutin sous tension. Aux frontières de la Somme, les villages ruraux de Beauvoir-Wavans et Gouy-Saint-André, dans le Pas-de-Calais, connaissent des campagnes électorales très contrastées, suscitant l’indifférence ou la passion des administrés. Reportage.

Ici, les voitures s’arrêtent à chaque coin de rue. Scrutées par les conducteurs, les silhouettes des riverains ne sont que rarement celles d’inconnus. C’est un voisin, un cousin ou un ami. Sinon, un simple étranger égaré dans les vallées du Ternois. À Gouy-Saint-André, petit village du Pas-de-Calais enclavé dans une terre silencieuse et vallonnée, les 659 habitants sont les héritiers d’une longue histoire. Celle d’une terre pieuse marquée par les conflits des temps modernes, entre les forces régionales et les Pays-Bas espagnols.

Le temps des guerres a cessé. Pas celui des batailles. Tous les six ans, le petit village est gagné par une fièvre peu commune : celle de la politique, bien plus prononcée que dans les villages voisins. Le paradoxe fait sourire : en France, 68 % des communes ne comptent qu’une seule liste, et encore davantage pour les communes de moins de 1 500 habitants. Or, le village aux 659 âmes aura cette année le luxe du choix, puisque quatre listes s’y affronteront ce dimanche.

La Mairie de Gouy-Saint-André, le mercredi 11 mars. ENZO CAILLAUD-COZ POUR L’ESJ

Un habitant du village sur dix est candidat. Les listes en lice sont celles du maire sortant et de l’opposition sortante, ainsi que des dissidents du premier et de la seconde. « Ils ont eu du mal à faire leur liste, mais ils y sont arrivés ! », sourit Jean, 85 ans, rencontré au cœur du petit bourg. « On m’a demandé d’en faire partie, mais j’ai eu des problèmes de santé… et j’ai déjà été conseiller dans les années 1980 », se remémore, appuyé sur une canne, ce petit-fils de maire.

Sur la place de l’Église, les paroles de l’octogénaire résonnent doublement. Ici, la politique n’est pas qu’une affaire de gestion publique. Elle est aussi, si ce n’est surtout, une histoire de familles. De l’autre côté de l’Église Saint-Martin, les noms des dynasties locales sont gravés sur un monument dédié aux soldats natifs du village, morts au champ d’honneur. Un siècle plus tard, les mêmes patronymes se retrouvent dans les formations visant l’hôtel de ville : Duhamel, Hénin, Lecul, Mariette…

« Ça s’est toujours bagarré un peu au moment des élections »

Si le marbre et les urnes dialoguent à travers le temps, les scrutins d’aujourd’hui témoignent moins d’une union sacrée que d’une vigoureuse confrontation d’idées. Une singularité pour une commune de cette taille, où le choix d’un maire par les administrés est traditionnellement dicté par sa capacité à résoudre des conflits de voisinage, et non par l’appartenance de son camp politique.

Grégory Leroy, le maire de Gouy-Saint-André, le mercredi 11 mars. ENZO CAILLAUD-COZ POUR L’ESJ

« Il y a la droite et la gauche… ça s’est toujours bagarré un peu au moment des élections », témoigne Jean. « J’ai 53 ans, j’ai toujours connu la droite et la gauche, puis les affrontements en marge des élections. Ça dure deux ou trois mois, puis ça redevient normal », abonde Sophie Duquesnoy, tête de liste d’opposition sortante « Un nouveau souffle pour notre village ». Elle l’admet : « Tout le monde se connaît ». Ici, les discussions politiques sont omniprésentes depuis la ducasse – la fête populaire du village organisée en octobre dernier -, et la tension devrait atteindre son point culminant au moment du dépouillement des votes.

Un problème ? Pas au yeux de Grégory Leroy, 53 ans, maire sortant de Gouy-Saint-André. À la tête de la liste « S’unir pour réussir », l’édile estime que la présence de plusieurs listes bénéficie aux électeurs et à la commune. Alors que 93 % des communes du pays connaîtront le nom de leur prochain maire dès le premier tour, la présence de quatre tickets est un « bon signe pour la démocratie ». « Les élections municipales ont toujours été animées, puisqu’il y a toujours eu deux listes candidates. Il y en a cette fois quatre, mais on ne change pas notre façon de faire campagne », témoigne Grégory Leroy, deux heures avant d’animer une ultime réunion publique.

Une feuille d’émargement, à Beauvoir-Wavans, le mercredi 11 mars. ENZO CAILLAUD-COZ POUR L’ESJ

La très forte tradition politique résiste aux vents contraires, y compris à la modernisation controversée du mode de scrutin. Pour la première fois, les électeurs des petites villes doivent voter pour une liste complète et paritaire, tandis que le « panachage » – la possibilité de rayer ou d’ajouter des noms sur une candidature -, est désormais proscrit.

Fin du panachage et abstention

Si cette évolution de la législation n’a pas assouvi la passion politique des Gouysons, elle pourrait toutefois infléchir la mobilisation électorale dans d’autres communes du Ternois, à l’instar de Beauvoir-Wavans. À la tête de cette commune enfoncée dans l’arrière-pays, le maire Marc Fourdrinier se veut lucide : « En temps normal, c’est une élection qui intéresse les administrés. Cette année, je ne sais pas. Avec une seule liste présente, il est possible d’avoir une abstention plus importante que prévue ».

Marc Fourdrinier, le maire de Beauvoir-Wavans, à son bureau, le mercredi 11 mars. ENZO CAILLAUD-COZ POUR L’ESJ

Contrairement en 2020, où il était possible de choisir individuellement les conseillers communaux, les électeurs doivent voter pour une formation complète… Une seule a pu être formée dans ce village aux 355 habitants. « On a peiné à rassembler les personnes qui souhaitaient se rassembler. L’ordre de présentation sur la liste n’est pas un choix, mais seulement l’ordre dans lequel les personnes ont accepté de venir », assure Marc Fourdrinier, derrière son bureau donnant sur la rue de l’Église.

Pour se rapprocher d’un taux d’abstention plus réaliste, le maire a procédé à un « nettoyage » de la liste électorale qui a abouti, cette année, à la réduction du nombre d’électeurs potentiels, établi à 252 contre 280 en 2020. « Certains sont tentés de penser que puisque nous serons forcément élus dès le premier tour, alors se déplacer n’a aucun sens », déplore-t-il. Mais il demeure optimiste, pressentant que « les habitants voudront honorer leur droit de vote et se déplacer, quitte à voter blanc ».

Au milieu des plaines cultivées, Beauvoir-Wavans ne semble former qu’un avec le bourg voisin, Nœux-lès-Auxi, où vivent 186 personnes. Depuis 2008, l’autorité municipale est assurée par Daniel Melin, candidat à sa réélection. Sans opposition. Directeur de l’école communale depuis 1975, l’édile septuagénaire est le témoin privilégié des mutations de sa microrégion vieillissante, dont il connaît intimement l’histoire, la géographie et la population. Il sait le rôle capital joué par l’école communale et s’est battu pour faire renaître un commerce de proximité, vecteur de liens sociaux et d’attractivité pour le petit village.

Le paysage vallonné du Ternois, le mercredi 11 mars. ENZO CAILLAUD-COZ POUR L’ESJ

Là aussi, seule une liste sera proposée aux administrés. « Cette évolution de la législation n’est pas adaptée à la réalité du terrain », regrette Daniel Melin, pointant une réforme qui « bouscule les habitudes et qui pourrait alimenter l’abstention ». Parmi les 1 534 communes du Nord et du Pas-de-Calais, 886 ne comptent qu’une seule liste. Si la progression de l’abstention peut éroder la légitimité du futur mandat des édiles, cette perspective ne freine pas l’aspiration, par les conseils municipaux sortants, à la continuité de l’action publique.

« Il n’y a pas d’opposition entre les uns et les autres. Nous sommes par exemple tous d’accord sur la nécessité de maîtriser la consommation d’énergie. L’actuel conseil a donné l’autorisation de lancer un futur projet, et il est évident que le prochain conseil ne va pas rejeter tout ce qui a été fait », explique Marc Fourdrinier, qui sera reconduit sans surprise à la tête de Beauvoir-Wavans. Sur la liste d’émargement posée sur son bureau, un tableau est marqué d’une croix sur la ligne suivante : « Élection acquise au tour 1 ».

Quatre panneaux électoraux face à la mairie de Gouy-Saint-André, le mercredi 11 mars. ENZO CAILLAUD-COZ POUR L’ESJ

Un parfum de sérénité plane aussi au-dessus de Nœux-lès-Auxi, où Daniel Melin assure ne pas faire campagne. L’approche du scrutin ne bouleverse pas son quotidien de maire, rythmé lors de notre rencontre, mercredi 11 mars, par l’installation d’une porte de secours dans la salle des fêtes, du soutien scolaire et de l’aide aux récoltes agricoles.

Ces deux scrutins sans suspense contrastent, dans cette même région rurale, avec l’élection sous tension prévue à Gouy-Saint-André. « Nous sommes à quatre listes, mais dans certaines communes on n’en trouve que deux, voire une seule », fait remarquer le maire sortant Grégory Leroy. Face à la maison commune, un panneau d’affichage électoral supplémentaire, en bois, rompt avec la couleur métallique des panneaux traditionnels et témoigne de la vitalité de la démocratie locale. Une bonne santé singulière dans ce territoire rural et vieillissant, qui satisfait le maire sortant. « Quand on va voter, il faut avoir un choix. Il n’y a pas d’intérêt à se déplacer si on n’a pas le choix ».

Enzo Caillaud-Coz

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