Au fil des années, les locataires du 24, boulevard Albert-1er à Villeneuve-d’Ascq ont vu l’état de leur logement social se dégrader : fuites, infiltrations, inondations, canalisations cassées… L’accumulation de problèmes les a poussés à se mobiliser pour faire valoir leur droit à un logement digne. Ils ont obtenu gain de cause. Récit d’une lutte victorieuse, dans une ville où la question du mal-logement est un enjeu de campagne.
L’humidité n’épargne rien dans le bâtiment 24 de la résidence Centaure à Villeneuve-d’Ascq. À l’intérieur d’un appartement du dernier étage, des pans entiers de murs sont couverts de moisissures, dans la cuisine, le salon, les chambres… « La salle de bain était tellement humide que les enfants s’étouffaient quand ils prenaient leur douche », raconte la locataire. « J’ai nettoyé et repeint il y a deux mois mais les traces d’infiltrations sont déjà réapparues, s’exaspère son mari. On a essayé avec de la bonne peinture, mais ça ne change rien. » Ils habitent dans cet immeuble depuis 19 ans et demandent à être relogés depuis dix ans.
Le mur de la salle de bain, noir de moisissures, a fini par tomber, rongé par l’humidité. « J’ai fait les travaux moi-même une fois, pas deux », assure le mari. « Ça fait dix ans que la situation s’est vraiment dégradée », dit Hélène Trachez, à l’origine du collectif de locataires du 24, qui se sont réunis pour faire valoir leur droit à un logement digne. Durant cette période, les problèmes d’humidité, de canalisations et de chauffage se sont multipliés dans ces logements sociaux du bailleur Vilogia. Dès que les locataires se mettent à raconter, d’autres épisodes leur viennent à l’esprit. « Pendant longtemps, il y a eu une légère odeur d’égouts dans les parties communes, raconte Hélène Trachez. Mais de début novembre jusqu’à Noël dernier, c’est devenu irrespirable. Ça sentait la merde du rez-de-chaussée jusqu’au dixième étage. Des gaines cassées laissaient s’écouler les eaux des toilettes ». Elles ont été réparées depuis.
La ventilation en panne pendant un an
Les locataires se rappellent aussi la panne de la ventilation mécanique contrôlée (VMC) dans les 42 logements de l’immeuble. Elle était restée hors service pendant un an. « Elle refonctionne depuis deux semaines, on respire beaucoup mieux maintenant », dit une locataire. Sans VMC, tous les problèmes d’humidité qui rongent l’immeuble s’accentuent : difficultés de respirer pendant la douche, infiltrations et moisissures qui se multiplient… « J’ai dû me débarrasser du matelas de mes enfants, qui avait moisi », explique Hélène Trachez. Pendant dix ans, une infiltration a progressé dans ses toilettes, jusqu’à atteindre la salle de bain de la voisine du dessous, qui s’est retrouvée avec un mur noir de moisissures.

« Quand on signalait les problèmes, des travaux étaient faits, mais de façon très superficielle, sans régler les problèmes à la source, c’étaient des cache-misère, raconte Jérôme, un habitant de l’immeuble. Si on ne s’attaque pas aux fuites dans la toiture, l’eau va continuer de couler dans les murs. » Il habite au dixième et dernier étage, et si la toiture vient d’être rénovée, on voit toujours les traces brunes d’infiltrations dans un coin de son salon. Sur le plafond de l’entrée, il a laissé les champignons, pour pouvoir les montrer aux agents qui viendront. « Je n’aime pas avoir ça chez moi, mais sinon ils ne verront pas ce qui va mal », ajoute-t-il. Contacté, le bailleur Vilogia n’a pas répondu à nos questions.
Au fil des années, les locataires se sont peu à peu résignés. « Quand on appelle quinze fois sans résultats, ça décourage, dit Hélène Trachez. Les gens, dépassés par leur quotidien, acceptent leur situation. » Mais le 18 octobre dernier, l’inondation des parties communes a été la goutte de trop. Les vidéos, postées sur les réseaux sociaux, de l’eau ruisselant dans les escaliers ont reçu beaucoup d’attention. Les locataires se sont ensuite constitués en collectif pour mettre fin à cette situation qui les éreintait depuis des années. Ils ont envoyé une lettre au maire Gérard Caudron et au député de la deuxième circonscription du Nord, Ugo Bernalicis, également tête de liste de La France insoumise à l’élection municipale de Villeneuve-d’Ascq, pour leur faire part de leurs conditions de logement.

Enfin des travaux
« Jusque-là, on se battait chacun de son côté, en appelant ou en envoyant des courriers, et c’est vraiment quand on s’est réunis que les choses ont pu changer », affirme Hélène Trachez. Ugo Bernalicis a rencontré Vilogia, en présence de locataires, pour demander au bailleur de faire les travaux nécessaires. « La médiatisation, les banderoles, le soutien du député et de la CGT Indecosa ont poussé Vilogia à réagir, affirme Hélène Trachez. Et il faut reconnaître que depuis, ils collaborent pleinement ». De nombreux travaux ont été lancés, pour certains déjà complétés : réparations des colonnes d’eau chaude, des fuites dans la toiture, des canalisations, des gaines qui causaient les odeurs pestilentielles… « Une de nos premières conditions était le relogement d’une locataire du rez-de-chaussée, qui vivait enceinte dans un appartement avec des taux d’humidité allant jusqu’à 90 %, raconte Hélène Trachez. Aujourd’hui elle est dans un autre immeuble, elle est très contente. »
Les deux parties se sont mises d’accord pour tenir des réunions chaque mois afin d’avancer ensemble pour la remise en état de l’immeuble. « Pour l’instant, Vilogia respecte tout ce qu’on a convenu », se réjouit Hélène Trachez, sans toutefois baisser la garde. « Mais si les travaux d’entretien avaient été faits régulièrement, on ne serait pas arrivés à cette situation », nuance Jérôme.
« On ne devrait pas avoir à se mobiliser, faire des banderoles, publier des vidéos, appeler des médias et faire intervenir un député pour qu’on respecte nos droits, juge Hélène Trachez. Il y a un grand problème de contrôle des bailleurs sociaux. Une telle situation ne devrait pas arriver. » Ces problèmes de gestion ne sont pas propres à Vilogia. Lille Métropole Habitat, le grand bailleur public de la métropole lilloise, a par exemple été pointé du doigt pour des problèmes du même ordre.

A Villeneuve-d’Ascq, la question du logement a pris une place importante dans la campagne municipale : face à la difficulté d’accès à un toit, plusieurs des candidats proposent de construire des habitations, qu’elles soient privées ou sociales. La problématique de l’insalubrité a été portée notamment par la liste LFI, et celle, écologiste, de Pauline Ségard.
Que peut faire la mairie ?
Le manque de moyens donnés au service communal d’hygiène et de santé (SCHS) a été critiqué pendant la campagne. Bien que la ville compte 63 000 habitants, pour 30 000 logements, dont près de la moitié sont sociaux, le SCHS ne compte parmi ses huit employés qu’un seul agent qui se déplace dans les logements pour évaluer leur insalubrité. Sylvain Estager, le candidat de la majorité sortante arrivé en tête au premier tour, défend le bilan de la municipalité : « En moyenne, sur le mandat, on a eu entre 150 et 200 visites des services de la ville chaque année pour venir inspecter des logements sociaux. Quand on a un cas d’insalubrité manifeste, on saisit systématiquement l’Agence régionale de santé, qui met un coup de pression sur le bailleur pour solutionner le problème. Le SCHS est appuyé par le centre communal d’action sociale et les maisons de quartier. » Mais seul l’agent du SCHS est habilité à établir le rapport d’insalubrité.
Le maire ne peut pas directement contraindre les bailleurs louant des logements insalubres, mais il dispose de plusieurs leviers pour soutenir les locataires lésés. « On demande toujours à nos clients de contacter les services d’hygiène de la mairie pour avoir un rapport avant d’aller en justice », avance Margaux Machart, avocate spécialisée en droit du logement. Pour pouvoir attaquer en justice le bailleur, les locataires ont besoin de constituer un dossier solide. Cela passe par le rapport du SCHS ou bien par le constat d’un huissier. « Sauf que cette dernière option représente 100 à 150 euros, ajoute l’avocate. Beaucoup de gens qui vivent dans des logements sociaux n’ont pas 150 euros à dépenser. »
Mais dans l’immeuble 24, il n’y a pas eu de recours en justice. « Certaines personnes très précaires et submergées par leur quotidien ne se rendent même pas compte que leurs conditions de logement sont inacceptables », dit Hélène Trachez. « Il y en a qui n’osent pas se plaindre parce qu’ils se disent qu’ils pourraient perdre leur logement, donc ils vivent avec », raconte Jérôme, sachant que l’accès à un logement social est long : 22 mois en moyenne dans la Métropole européenne de Lille. « Il faut travailler sur notre capacité à établir un suivi régulier, affirme Sylvain Estager. C’est pour ça que nous encourageons les locataires à se structurer en association. »
« Le maire peut inciter les bailleurs sociaux à muter la personne qui est dans un logement insalubre, mais il n’a pas de pouvoir d’injonction », explique Margaux Machart. Après le rapport du service d’hygiène, le maire peut prendre un arrêté d’insalubrité. « Ensuite c’est le pouvoir de la préfecture, ajoute-t-elle. Elle va ordonner que des travaux de réhabilitation soient effectués. Mais c’est une injonction qui n’est pas souvent suivie d’effets, parce qu’il n’y a aucune sanction. » « Si vous virez les gens du logement et qu’il n’y a rien à proposer, ce n’est pas une solution, affirme Sylvain Estager. Quand on a un logement qui est en situation de dégradation, il faut intervenir le plus vite possible pour le restaurer. » Il reste une option au maire : exercer une pression sur les bailleurs sociaux.
Oscar Leroy

