Dans le sud de Lille, l’abstention remportera-t-elle une fois de plus les élections ?

Les quartiers au sud de Lille sont historiquement les plus abstentionnistes de la ville. À l’aube du premier tour des élections municipales, analyse du désengagement politique d’une partie de la population lilloise dont le vote reste à conquérir.

L’abstention atteignait 87,7 % des inscrits dans certains bureaux de vote de Lille-Sud lors des élections municipales de 2020, contre 67,3 % pour la ville. Dans les quartiers populaires de la ville, l’étude menée par Tristan Haute, spécialiste en sociologie des comportements électoraux et des attitudes politiques, révèle que le désengagement politique d’une partie des citoyens de la capitale des Flandres bat des records.

« Il faut mesurer qu’aux dernières municipales, la crise du Covid a expliqué une partie du taux d’abstention », affirme Stanislas Dendievel, élu à la mairie de Lille présent sur la liste du maire sortant Arnaud Deslandes. Si le contexte sanitaire de 2020 est brandi par les militants pour expliquer ce record d’abstention en 2020, pour Tristan Haute, l’argument est à nuancer : « Le non déplacement s’est fait dans des proportions assez similaires en fonction des catégories sociales. L’exception, ce sont les personnes âgées qui pour des raisons évidentes de risque lié au virus, se sont un peu plus démobilisées, mais elles restaient plus mobilisées que les jeunes en 2020 ».

« Une géographie de l’abstention »

Traditionnellement, dans les bureaux de vote du canton de Lille-5 (Lille-Sud, Faubourg-de-Béthune, Wazemmes, et dans une moindre mesure Vauban-Esquermes), c’est l’abstention qui remporte les élections. Le sociologue cite également le quartier de Moulins et la partie sud de celui de Fives, comme particulièrement abstentionnistes. 

Cette « géographie de l’abstention » est constante depuis une bonne trentaine d’années à Lille, affirme le spécialiste. Une situation qui perdure pour plusieurs raisons, notamment : « un effet de composition sociale de ces bureaux de vote. La population est en moyenne plus jeune mais surtout beaucoup moins dotée en capitaux, explique le sociologue. « Les catégories populaires sont surreprésentées, avec des personnes locataires dans le parc social bien plus présentes, des personnes moins diplômées en moyenne, dans des situations professionnelles précaires ou sans emploi ou des personnes issues de l’immigration. »

Abstentionniste, mais pourquoi ?

« Perso, les maires, je m’en fous », rit Cindy, 43 ans, dans son quartier à Wazemmes. Dimanche 15 mars pour le premier tour des municipales, la Lilloise le revendique : elle ne se déplacera pas pour aller voter. Loin d’être apolitique, la sympathisante du Rassemblement national se met pourtant « sur son 31 pour aller voter aux élections présidentielles. J’ai été éduquée comme ça », sourit l’habitante du quartier populaire. 

« Il y a cette idée que la compétition municipale est assez lointaine, dans une grande ville, les présidentielles, c’est un scrutin où l’enjeu est très structurant », explique le sociologue Tristan Haute. Toute son enfance, Cindy a pourtant vu son père se déplacer en habit du dimanche pour chaque élection. « Il n’en a raté aucune », confie la mère de famille. Sa sœur est membre d’un conseil municipal, son fils de 24 ans vote, mais l’habitante du quartier ne se sent pas concernée par les thématiques abordées dans la campagne municipale, et ne connaît aucun des candidats à l’élection.  

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À quelques pas de Cindy, lors du dernier marché de Wazemmes avant les élections municipales, les militants des différentes listes se disputent chaque mètre carré, tracts en main, afin de rallier les dernières voix. Parmi eux se trouve Amélie, militante écologiste depuis six ans. Ce n’est pas sa première action de campagne dans le canton de Lille-5, le taux d’abstention record ne la surprend pas : « J’ai grandi à Lille-Sud, et il est vrai que ce sont des quartiers délaissés par la politique, les habitants sont quelque peu désabusés par le système, confie la militante. Beaucoup de gens ne votent pas, nous le disent ou nous disent que la politique ne les intéresse pas. »  Pour elle, le seul remède efficace à l’abstention est la sensibilisation, notamment avec le porte-à-porte, « être sur le terrain, directement chez eux, pour discuter des problématiques qui les concernent », explique l’écologiste. 

Des votes à conquérir pour les listes 

 « Il y a des partis politiques pour qui l’enjeu c’est de mobiliser des abstentionnistes, c’est le cas de La France insoumise par exemple », explique Tristan Haute. Lors du dernier tractage au marché de Wazemmes, Lahouaria Addouche, tête de liste LFI, s’est déplacée, accompagnée du député Aurélien Le Coq et de plusieurs militants, pour rencontrer les habitants du quartier.

Sur le marché de Wazemmes, au croisement de la rue des Sarrazins avec la rue Littré, des militants de La France insoumise distribuent des tracts. SOLENN LECAT

Dans ce casting sauvage pour recruter des voix, tout a son importance.  « Ce qui est intéressant, c’est de voir qui était où sur la place du marché », explique le sociologue. À 11 heures, les militants de La France insoumise étaient positionnés au croisement de la rue des Sarrazins avec la rue Littré, « là où sont des profils plus populaires », décrit le spécialiste. Contrairement aux militants de la majorité sortante et des écologistes, positionnés côté rue Gambetta dès 10 heures, « où sont plutôt les catégories favorisées qui viennent faire leur marché ». 

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Pour la tête de liste LFI, Lahouaria Addouche, la dynamique de cette élection est très différente de celle en 2020, avant « personne ne faisait attention aux municipales, ne se rendait compte de l’impact que ça avait, que ce soit sur l’associatif, les logements, sur la voirie avec la MEL, les transports…, décrit la candidate. Les gens sont très mobilisés et comptent bien aller voter, et puis on a pu le voir notamment dans les mairies avec un taux record d’inscription cette année. »

Des habitants plus enclins à aller voter ?

La mairie de Lille a en effet enregistré « une forte hausse [des inscriptions sur les listes électorales] par rapport à l’élection de 2020 ». Marie-Christine Staniec-Wavrant, adjointe au maire en charge des élections, l’affirmait à La Voix du Nord le 2 février dernier. Des centaines d’inscriptions ont notamment été comptabilisées chaque jour la dernière semaine d’inscription, toujours selon le quotidien nordiste. Certaines plages horaires des permanences d’inscription en mairie ont même été étendues pour faire face à la demande.

El-Mehdi, 23 ans, habite Lille-Sud. Si les amis avec qui il a grandi dans son quartier ne comptent pas voter, lui assure, après avoir reçu les professions de foi des candidats la veille, se rendre dimanche aux urnes pour « essayer de faire bouger les choses ». Ces rues qu’El-Mehdi connaît depuis son enfance, Martine les arpente depuis plus de cinquante ans. La doyenne raconte avec enthousiasme l’ambiance des élections lorsqu’elle était conseillère du quartier il y a treize ans. « C’était chaud », sourit-elle. Après n’avoir jamais manqué une élection, Martine compte aussi se rendre dimanche dans un bureau de vote pour continuer d’accomplir son devoir citoyen.

Solenn Lecat et Kenza Lacheb 

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