ENTRETIEN. Comment le Nord et le Pas-de-Calais, bastion socialiste historique, s’est transformé avec l’arrivée du Rassemblement national ?

Le maintien de la gauche au sein de certaines villes historiquement socialistes du Nord – Pas-de-Calais est l’un des principaux enjeux de ces prochaines élections municipales. Pour comprendre comment l’extrême droite s’est ancrée dans la région, Tristan Haute, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Lille, décrypte l’évolution politique de ce territoire.

Le maintien de la gauche au sein de certaines villes historiquement socialistes du Nord et du Pas-de-Calais est l’un des principaux enjeux de ces prochaines élections municipales. Pour comprendre comment l’extrême droite s’est ancrée dans la région, Tristan Haute, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Lille, décrypte l’évolution politique de ce territoire.

Comment expliquer l’ancrage socialiste dans le Nord et le Pas-de-Calais ?

« Il y a un facteur historique très fort avec une implantation industrielle qui s’est accompagnée d’une forte structuration de la représentation de la classe ouvrière, à la fois politique et syndicale. À partir de la fin du XIXe siècle, il y a une force du socialisme et du communisme municipal, qui initialement ne font qu’un, dans le bassin minier, le Valenciennois et l’agglomération lilloise, historiquement industrielle. Des villes comme Lille, Roubaix, Lens étaient plutôt à droite et avaient échappé pendant longtemps à la mainmise socialiste. Tout comme des villes bourgeoises telles qu’Arras et Douai. »

Quelle a été la première bascule pour le socialisme ?

« Quand vous avez un refus de la gauche au niveau national, vous avez aussi un refus de la gauche dans la région. Et inversement. Il y a une phase dans les années 80-90 où vous voyez des villes ouvrières basculer à droite, c’est le cas de Roubaix en 1983. Finalement, les années 80-90 vont être des temps de stabilisation, de remontée de la gauche à cette époque-là. À partir de 2008, il y a un retour de la gauche mais en 2014, elle s’effondre de manière assez massive. »

Comment expliquer que les électeurs se soient tournés vers le Rassemblement national (RN) ?

« On parle d’une évolution sur des décennies avec des électeurs qui ne sont pas les mêmes. Ce ne sont pas des gens qui passent d’un vote socialiste et qui, du jour au lendemain, se disent « Ah je suis déçu, je vais voter FN ». C’est une croyance qui a été construite par le RN et dans laquelle sont tombés pas mal de commentateurs à l’époque.

Il y a eu des évolutions générationnelles et l’abstention dans ces territoires, qui fait qu’une partie des électeurs votant à gauche a tout simplement disparu. Les territoires ont complètement changé sur le plan économique et social avec le déclin industriel. Ils ne sont plus comparables et les votes qui s’y déploient ne le sont pas non plus.

Le RN joue sur ces enjeux-là, sur des mises en concurrence dans ces espaces entre des populations blanches et des populations immigrées. Il ne faut pas sous-estimer le facteur du rapport à l’immigration du fait de la mise en concurrence économique. Aujourd’hui, c’est un vote qui est très fortement guidé par une hostilité à l’immigration. Ce n’est pas simplement un vote de protestation économique comme on a pu le dire par le passé. »

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Le RN a réalisé de bons scores aux dernières législatives (dix sièges sur douze dans le Pas-de-Calais), c’est un véritable tremplin pour eux ?

« Bien sûr. Les députés qui sont élus vont se mettre à structurer, avec leurs collaborateurs, des réseaux territoriaux d’élus qui vont pouvoir s’implanter localement. Quand vous regardez qui sont les candidats du RN dans le Nord et dans le Pas-de-Calais, vous trouvez des députés, des collaborateurs d’élus. C’est dans la même logique des législatives de 2017, 2022 et 2024 pour LFI (La France insoumise), qui ont été très importantes pour propulser des candidats députés. »

Est-ce que le socialisme peut se maintenir dans la région ?

« Il est déjà très affaibli. Il a des clés pour se maintenir, notamment avec la disparition de la droite dans ses espaces. C’est-à-dire qu’une partie des électeurs s’est déjà reportée vers le RN mais une partie des électeurs de centre droit vote socialiste.

Il ne faut pas oublier que 2014 avait été un très mauvais cru et que 2020 n’avait fait que stabiliser les équilibres. Et 2026 ne s’annonce pas comme une élection de « reconquête » pour les socialistes et pour la gauche en général. »

Et pour la droite ?

« Elle est en position de force depuis 2014 et elle voit dans certaines communes la concurrence de la gauche s’affaiblir. À Fourmies, par exemple, il y a une liste LR et une liste Lutte ouvrière. Mais ça ne veut pas dire que la droite n’est pas menacée par le RN. Il y aura des duels à suivre comme à Cambrai ou Caudry détenu par la droite. Et après, il y a des villes telles que Douai où l’ancienne opposition de droite s’est ralliée au RN. Thierry Tesson, l’un des anciens opposants LR de 2020, est aujourd’hui le candidat soutenu par le RN.

Il faut souligner que la plupart de ces élus ont un rattachement partisan tout à fait distant. Ils sont de droite, de centre-droit ou de divers droits. Mais leur distance au parti politique est réelle. Il n’y a pas du tout d’enjeu de stratégies nationales. On est sur une logique où LR n’est pas en si bonne position que ça. En apparence, ça tient mais il y a quand même des indicateurs qui peuvent être inquiétants. »

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Qu’en est-il des autres partis ?

« Le PCF (Parti communiste français) est pris dans la même logique que le PS (Parti socialiste). Ses implantations locales sont affaiblies et menacées, notamment par le RN comme à Saint-Amand-les-Eaux et dans plusieurs petites communes du bassin minier comme Méricourt, Houdain…

Les Écologistes sont plutôt en dynamique de léger reflux parce qu’ils sont dans de meilleures positions en cas d’union de la gauche. Ils sont moins autonomes parce qu’ils conduisent des unions de la gauche, comme à Tourcoing. »

Quelles sont les villes clés à surveiller lors de ces élections ?

« Il y a des villes historiquement socialistes où le PS est en danger mais de différentes façons. Par exemple, le danger à Lille, c’est le reste de la gauche. A Lens, c’est le RN et à Douai, c’est le RN allié à des ex-LR.

Du côté de la droite, l’enjeu est de conserver un maximum de villes car elle est déjà très dominante dans le Nord et dans le Pas-de-Calais. Elle est plutôt en position de force mais il faut confirmer les villes. Ce qui semble relativement acquis, mais il y a quand même des défaites qui s’annoncent, notamment à Roubaix.

Pour le RN, l’enjeu ce sont les villes du bassin minier et peut-être quelques conquêtes dans le Nord (Denain, Auchy-les-Mines, Bourbourg…).

Pour LFI, l’enjeu c’est de conserver Faches-Thumesnil et de faire des très bons scores dans les villes de la métropole. Et pourquoi pas la prise de Roubaix, Mons-en-Barœul, ou Villeneuve-d’Ascq qui sont les villes à surveiller. »

Est-ce qu’on peut assister à un basculement du Nord et du Pas-de-Calais vers le RN ?

« Le RN, même s’il fait de très bons scores, ne va pas s’emparer de la région du jour au lendemain. Mais il y a une dynamique d’implantation continue qui a été stoppée en 2020 où les résultats avaient été vraiment très en deçà des espérances du RN. On retrouve la dynamique qui avait été enclenchée en 2014. Il faut sécuriser les circonscriptions et trouver des militants. Derrière, il y a des régionales, des départementales en 2028 et une présidentielle en 2027. »

Propos recueillis par Laure Morineau

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