Transport à Lille : vers un élargissement de la gratuité ?

Plusieurs candidats à la mairie de Lille défendent l’élargissement de la gratuité des transports en commun dans leur programme pour les élections municipales 2026. Mais sa mise en place est loin d’être gagnée, car la gestion des transports appartient à la Métropole européenne de Lille, dont la présidence est peu favorable à la mesure. 

« Nous programmerons à terme la mise en place de la gratuité d’accès des transports pour tous », affirme Patrick Kolebacki, tête de liste La France insoumise (LFI) à Lomme, lors de l’annonce du programme de Lahouaria Addouche, candidate à la mairie de Lille. Une proposition loin d’être anodine à l’échelle de la région. De nombreux territoires ont fait le choix du tout gratuit, comme ceux du Dunkerquois, de Calaisis, du Douaisis ou encore très récemment celui du pays d’Artois (Lens), qui l’a mise en place le 1er janvier 2026. 

« Ces territoires disposent d’un plus petit réseau, avec une faible dépendance aux recettes provenant des usagers », explique Arnaud Passalacqua, professeur d’urbanisme et coprésident du comité scientifique de l’Observatoire des villes du transport gratuit. Des conditions qui rendent le passage à la gratuité totale moins contraignant, contrairement aux intercommunalités géographiquement plus concentrées. En France, seule la métropole de Montpellier (500 000 habitants) l’a mise en place en 2023. « Elle compte améliorer l’attractivité de son territoire, et limiter le départ des habitants dans la couronne périurbaine, souligne l’urbaniste. C’est un vrai pari politique. »

Différentes propositions à Lille

A l’échelle lilloise, seule LFI veut rendre le réseau entièrement gratuit, tandis que les autres candidats proposent un simple élargissement du dispositif, pour l’instant réservé au moins de 18 ans. Stéphane Baly (Les Écologistes) souhaite rendre l’accès au transport gratuit les week-ends et les jours fériés, et aux moins de 25 ans. 

Stéphane Baly, candidat Les Écologistes à la mairie de Lille,  veut mettre en place « un moratoire sur l’augmentation du prix » – ALICE GOSSELIN POUR L’ESJ LILLE

Une mesure que l’on retrouve dans le programme du maire sortant, Arnaud Deslandes (Parti socialiste), qui compte également l’étendre aux plus de 65 ans et aux personnes à mobilité réduite. De son côté, Violette Spillebout (députée Renaissance) prévoit de l’élargir aux moins de 26 ans, aux retraités et aux personnes en situation de handicap.

Lire aussi : À Lille, la guerre des gauches est de retour

A droite de l’échiquier politique, les candidats ne proposent pas de mesure en ce sens. Lors du débat organisé par France 3 Hauts-de-France le 4 mars dernier, le candidat du Rassemblement national, Matthieu Valet, se justifiait en arguant que la compétence des transports n’appartient pas à la mairie, mais à la Métropole européenne de Lille (MEL). 

L’agglomération au commande

« Il est assez frappant de voir des candidats promettre des mesures qui ne dépendent pas de leur compétence », confirme Arnaud Passalacqua. À Grenoble, le maire écologiste Éric Piolle promettait la gratuité depuis 2014 pour les publics les plus précaires. La mesure n’est entrée en vigueur qu’en septembre 2024, l’édile affirmant au Dauphiné Libéré s’être confronté au « conservatisme » de certains élus métropolitains siégeant au syndicat des transports en commun. Une accusation à laquelle le président du syndicat, Sylvain Laval (Divers-gauche), a répondu, toujours dans le journal local, que « la Ville de Grenoble n’est pas compétente en matière de transports publics. » 

Pour Félicien Boiron, doctorant en science politique, cette opposition entre élus municipaux et métropolitains dépend des configurations politiques propres à chaque territoire : « À Paris, la maire Anne Hidalgo a trouvé sur sa route la présidente de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse, qui détient la majorité au sein d’Ile-de-France Mobilités. Ce qui a créé des tensions lors de la mise en place de formes de gratuité pour les jeunes, notamment sur les tarifs remboursés par la Ville à la région. »

Lire aussi : Les métropoles, « c’est un peu le retour des barons d’Ancien Régime »

A Lille, l’ancien président de la MEL, Damien Castelain (Divers-droite), condamné pour abus de confiance et détournement de fonds publics en 2025, s’est toujours opposé à la gratuité totale : « C’est 135 millions d’euros par an en fonctionnement. C’est inaccessible », affirmait-il au micro d’Ici Nord en 2022. Les candidats lillois devront donc faire face à une forte opposition au niveau de l’agglomération, dont la majorité au conseil est composée d’élus du centre et de droite. Selon Rudy Elegeest, maire de Mons‐en‐Barœul et conseiller d’opposition à la Métropole, « les candidats peuvent dire qu’ils porteront la mesure à la MEL, mais la finalité de leur décision dépendra des jeux d’alliances qui auront lieu lors de l’installation du conseil métropolitain. » Mais ce n’est pas forcément leur premier objectif selon Arnaud Passalacqua : « Défendre la gratuité, c’est avant d’abord défendre une politique sociale ou écologique. Surtout, cela permet aux candidats de mettre la question des prix des transports, et de leur possible gratuité, à l’agenda. » 

Des pannes, des pannes, des pannes…

A Lille, les tarifs du métro vont augmenter progressivement de 20 % jusqu’en 2031, comme le prévoit le nouveau contrat signé par la MEL avec Kéolis en 2024. Mathéo Ferrux, l’ancien président de l’association d’usagers MobiLille, qualifiait d’« hallucinante » cette augmentation sur France 3 Hauts-de-France, « alors que la dégradation de la qualité de service a été historique. » 

En 2031, le ticket unitaire, qui coûte 1,80 euros aujourd’hui, sera vendu 2,20 euros l’unité – LUCAS ROUE POUR L’ESJ LILLE.

Depuis plusieurs années, le métro lillois connaît de nombreux dysfonctionnements (pannes à répétition, pollution à l’amiante, retards de livraison…). Une crise que dénonce la candidate LFI Lahouaria Addouche, évoquant sur France 3 « une régie privée [Keolis, ndlr] qui se gave d’argent sur le dos des usagers. » De son côté, Stéphane Baly écrit dans son programme vouloir « mettre en place un moratoire sur l’augmentation du prix des billets et abonnements tant que la situation n’est pas stabilisée. »

La question épineuse du financement

Des vœux pieux qui risquent de se heurter à l’intransigeance de la MEL à ce sujet. Pour elle, compenser la perte des recettes tirées des abonnements (18 % du total, soit environ 85 millions d’euros) n’est pas envisageable. Pourtant, les élus locaux disposent d’un autre levier de financements : le versement mobilité, une contribution patronale payée par les entreprises de plus de 11 salariés. Elle permet de financer l’essentiel des transports en commun (57 % du total selon Médiacités), le reste étant apporté par la MEL (soit 25 %). 

Lire aussi : L’accessibilité et le handicap, les grands oubliés de la campagne ?

Les candidats ne disposent donc que de deux leviers pour financer la gratuité. A Montpellier, la mairie a choisi d’augmenter les taxes sur les entreprises pour financer la gratuité. « L’attractivité économique de son territoire, qui accueille de plus en plus d’entreprises, permet mécaniquement d’augmenter les recettes tirées du versement mobilité, ce qui permet d’effacer progressivement le surcoût de la gratuité », explique Arnaud Passalacqua. Second levier : flécher différemment les investissements de la MEL. « Augmenter le budget dédié aux transports, c’est retirer de l’argent à d’autres secteurs : c’est un choix purement politique », commente le chercheur. Pour l’instant, aucun candidat n’indique dans son programme comment seront financées les différentes formes de gratuité proposées. Un débat qui attendra probablement l’installation du nouveau conseil métropolitain, prévu mi-avril. 

Séverin Lahaye

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *