À Lille, dix ans de banalisation de la vidéosurveillance

Longtemps opposée à l’installation de caméras, la municipalité socialiste a multiplié les dispositifs de vidéosurveillance ces dernières années. Les candidats aux futures élections municipales questionnent peu la présence de ces dispositifs.

Juillet 2010. Le journal Le Figaro publie un article titré « Ces villes encore réfractaires à la vidéosurveillance », recensant les mairies de gauche qui rejettent toujours l’installation de caméras dans l’espace public. « En la matière, Lille fait figure de symbole, écrivait le quotidien français. Emmenée par la première secrétaire du PS Martine Aubry, la ville bannit quasiment la présence [de caméras] sur la voie publique. » La maire socialiste défendait ce choix politique au point de répondre dans un courrier au Figaro, qui en publie des extraits.

« La vidéosurveillance généralisée n’est pas la solution miracle à tous les problèmes, dénonçait-elle, comme le montrent d’ailleurs l’exemple londonien ou de nombreuses études menées sur le sujet, en France et en Europe. Par ailleurs, elle présente un risque réel en matière de liberté individuelle et collective. » Elle se disait néanmoins « favorable » à l’installation de caméras « dans des lieux ou des circonstances particulières, là où elle a fait preuve de son efficacité ».

C’était l’argument principal de la municipalité : les preuves de l’efficacité des caméras manquaient. « Des dizaines d’études ont montré que ça ne fonctionne pas : malgré les caméras, les gens n’hésitent pas à commettre des délits, balayait à l’époque dans La Voix du nord l’adjoint à la sécurité de la Ville Roger Vicot. Les délinquants s’adaptent, avec un effet de report. »

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Bascule

Seize ans plus tard, la Ville a changé d’avis. Jean-Claude Menault, adjoint à la sécurité de Lille, fait le bilan de dix ans d’installation de caméras durant le conseil municipal du 10 octobre 2025. « La vidéoprotection sert bien à quelque chose dans le domaine de la dissuasion, affirme-t-il. On constate […] qu’elle a une incidence réelle sur l’évolution de la délinquance, en tout cas, sur la baisse de la délinquance. »

Aujourd’hui, Lille est le « symbole » des villes qui se sont résignées. Caen, qui n’en comptait aucune il y a plus de dix ans, en dénombre une centaine. La commune de Clermont-Ferrand qui, en 2014, n’avait pas de caméras filmant l’espace public, en a depuis installé près de 300, toutes reliées à un centre de supervision urbain (CSU), qui « veille à la tranquillité publique 7 jours sur 7, de 9 h à 1 h du matin », selon le site internet de la Ville. L’ensemble des 18 villes qui ne disposaient d’aucun parc de vidéoprotection en 2013 — à l’époque recensées par la Gazette des communes — se sont toutes converties à la vidéosurveillance.

À Lille, cette bascule s’expliquerait notamment par une forte demande de caméras. « Les habitants, les commerçants, la police, les acteurs du marché de la vidéosurveillance, la justice qui pourrait utiliser les images, énumère Roger Vicot. Tout le monde réclamait des caméras. »

Et la lutte contre la criminalité est le principal motif justifiant le développement de la vidéosurveillance. « Jusqu’en 2016, on n’en voulait pas, c’était des positions publiques de madame le maire : pas de caméra qui filme l’espace public, se remémore aujourd’hui Roger Vicot, désormais membre de la liste d’Arnaud Deslandes, successeur de Martine Aubry. Mais, en 2016, on décide effectivement de se doter de cet outil. »

Les huit premières sont installées à Wazemmes. L’objectif à l’époque affiché par la Ville est l’enrayement du trafic de drogue. « Ce n’étaient pas des caméras à la seule initiative de la mairie, précise Roger Vicot. Elles ont été placées en accord avec le procureur de la République et sur des endroits qui posaient problème, notamment en matière de narcotrafic. »

La Ville poursuit l’extension de son parc de vidéosurveillance. En 2021, elle annonce l’installation de 50 caméras supplémentaires. En 2024, la municipalité porte à 178 le nombre de caméras branchées au CSU lillois qui centralise le flux des images.

« Si la mairie socialiste a changé d’avis, c’est parce qu’elle faisait face à une injonction à l’installation de caméras. En somme, ce basculement fait suite à une usure. », analyse rétrospectivement Julien Poix, conseiller régional des Hauts-de-France et membre de la liste “Lille Demain”, menée par Stéphane Baly (Les Écologistes). 

Surtout, pour Martine Aubry, le développement de la vidéosurveillance était susceptible de justifier la diminution de moyens humains dans les rangs de la police. « C’était un des risques selon elle, estime Louis Delemer, tête de liste Les Républicains (LR) aux élections municipales à Lille, investir de l’argent dans la sécurité de la ville, notamment pour l’achat de caméras, pourrait pousser l’État à se désengager de ses fonctions régaliennes en se disant qu’à Lille, il n’y a pas besoin d’envoyer de policier supplémentaire puisque la Ville fait déjà ce qu’il faut. »

Consensus

Arnaud Deslandes n’a à ce jour pas formulé de proposition précise sur un futur développement de la vidéosurveillance. Dans sa campagne, il met surtout en avant les installations passées durant le précédent mandat. « Il est question d’en installer davantage, ajoute Roger Vicot, mais toujours dans le but de lutter contre le trafic de drogue et sans truffer la ville de caméras dans l’espace public. » 

Du côté de La France insoumise (LFI) et de la liste écologiste, on ne veut pas augmenter leur nombre et on questionne le recours à ces dispositifs. « Dans les premiers mois, nous souhaitons faire un audit pour éclairer ce que toute cette vidéosurveillance implique financièrement, combien ça coûte d’en installer, de les enlever, de les désactiver ou de les redéployer », annonce Julien Poix. 

Mais ces positions font figure d’exception, tant la vidéosurveillance fait consensus chez les autres candidats qui estiment le maillage encore insuffisant. Louis Delemer a pour objectif de quadrupler le nombre de caméras à terme. « Durant le premier mandat, avec 11 millions d’euros d’investissement, nous souhaitons installer 500 caméras en plus des 200 déjà existantes. » Le candidat Rassemblement national (RN) et député européen Matthieu Valet affiche un objectif encore plus conséquent : 1 200 nouvelles caméras, dont l’installation est chiffrée à « 15 à 20 millions d’euros » dans son programme. La candidate Violette Spillebout – soutenue par Renaissance, Horizons et le Mouvement démocrate (Modem) – vise quant à elle les 2 000 d’ici 2035. Soit une multiplication par dix du nombre de caméras dans la ville.

Victor Giat