Les électeurs sont appelés à élire leurs représentants locaux les 15 et 22 mars prochains. Parmi les candidats inscrits sur les listes, de nombreuses personnes disposent déjà d’un mandat : les députés.
Ils sont 332, sur les 577 députés de l’Assemblée nationale, à se présenter pour ce scrutin, dont une centaine de têtes de liste. Un chiffre en nette hausse par rapport aux municipales de 2020 (63 députés têtes de liste) mais qui reste cohérent avec l’actuelle proportion de députés (326) disposant d’un mandat local, principalement municipal. Deux groupes parlementaires se distinguent par le nombre de leurs députés qui tenteront de briguer une mairie. En première place, le Rassemblement national, avec 35 députés dont onze dans le Nord et le Pas-de-Calais, suivi de La France insoumise avec 19 députés dont deux dans le Nord.
Pour comprendre quel est leur intérêt à participer à cette élection, et la stratégie des partis qui se cache derrière, nous avons fait appel à Tristan Haute, maître de conférence à l’Université de Lille et spécialiste en sociologie des comportements électoraux et des attitudes politiques.
Lire aussi : Les métropoles, « c’est un peu le retour des barons d’Ancien Régime »
Pour quelles raisons un député s’intéresse-t-il aux élections municipales ?
« Il y a un double enjeu. Du point de vue de ces députés, l’enjeu est tout d’abord de construire une assise locale, d’accompagner leur mandat de député d’un mandat de conseiller municipal ou de conseiller d’opposition. Cela leur permet de maintenir une implantation locale et de renforcer aussi leur légitimité. Le mandat de maire, aujourd’hui, peut être plus intéressant, plus sécurisant aussi de par sa durée (six ans). C’est très rare qu’un député, élu aux municipales, ne choisisse pas ce mandat*.
Et puis, pour les partis, un député c’est quelqu’un qui a des ressources, une visibilité locale et qui fait une très bonne tête de liste. En termes de notoriété, un député ne pourra pas forcément concurrencer un maire sortant, mais c’est quelqu’un qui peut être sur un ordre de grandeur relativement proche. »
Est-ce que c’est plus difficile pour un député de faire campagne aux municipales ?
« Ce n’est pas forcément plus dur. La difficulté, c’est le profil spécifique des députés : souvent des hommes, appartenant aux catégories supérieures, avec des parcours politiques forts. Ça ne participe pas au renouvellement des effectifs que voudraient incarner certains partis politiques, notamment La France insoumise. Ça peut expliquer d’ailleurs que dans certaines villes, par exemple à Lille, LFI n’ait pas choisi d’investir ses députés. »
Quelle est la stratégie du RN et de LFI ?
« Ces deux partis essaient de jouer la stratégie de l’implantation locale. Les députés, ce sont des figures connues, qui font campagne sur le terrain, ce sont des « bons candidats ». Du côté du RN, investir un député, c’est aussi sécurisant : c’est quelqu’un dont le fil Twitter (X) a été nettoyé. Maintenant la question qui se pose, c’est est-ce que ces députés vont réussir à prendre des villes ? Il faut relativiser, ils ne vont pas s’implanter et devenir des équivalents des Républicains ou du Parti socialiste du jour au lendemain. Ils sont plutôt sur une courbe d’implantation locale. »
Cette stratégie d’implantation locale, pourquoi est-elle si importante ?
« Les municipales, c’est la porte d’entrée vers le Sénat (En France, les sénateurs sont élus au suffrage indirect par un collectif de grands électeurs dont les délégués issus des conseils municipaux représentent 95 %. Le prochain renouvellement est prévu en septembre 2026, NDLR). Le Rassemblement national a déjà commencé ce jeu d’implantation au Sénat, mais ils ne possèdent que trois sénateurs, un nombre insuffisant pour créer un groupe parlementaire et avoir un réel poids. Clairement, il y a un enjeu pour eux de renforcer leur présence dans la chambre haute. LFI est plus en retard, et n’a qu’un sénateur actuellement. Elle est plus défavorisée parce qu’elle est plus implantée dans les grandes villes qui sont structurellement défavorisées par le mode de scrutin.
Et puis, les municipales sont aussi importantes pour les prochains rendez-vous électoraux : les législatives, les départementales, et surtout la présidentielle, qui repose en partie sur le parrainage des maires. C’est pour ça que même La France insoumise, qui pouvait paraître la moins encline, s’est mise à jouer ce jeu de l’implantation locale. »
Justement, comment expliquer ce « revirement » de LFI ?
« Ils se sont rendu compte qu’ils en avaient quand même besoin. À la fois pour maintenir la stabilité de leur organisation, et pour préparer les prochaines élections (sénatoriales et présidentielle). Et je pense qu’il y a aussi des attentes militantes, sur le fait de faire quelque chose localement et pas juste des campagnes présidentielles. »
Est-ce qu’il y a toujours eu une grande proportion de députés candidats aux municipales ?
« Il y a eu un espèce de trou en 2020 parce que c’était la crise du Covid et l’application de la loi sur le non-cumul des mandats. Mais avant l’interdiction limitée*, c’était vraiment monnaie courante. Aujourd’hui, ça l’est légèrement moins. Mais ça pourrait changer puisque de nombreuses formations politiques, et députés, sont favorables au retour du cumul des mandats. »
* En France, depuis la loi sur le non-cumul des mandats, une personne ne peut pas être à la fois maire et député. En revanche, un député peut être conseiller municipal, départemental ou régional puisque ces postes n’impliquent pas de fonctions exécutives.
Propos recueillis par Ellyn Mainguy

